Lutter contre les discriminations, d’où qu’elles viennent et quel qu’en soit le ressort – fortune, race, genre, culture… – promouvoir l’égalité des chances et la mobilité sociale, lier enfin l’ascension sociale au mérite personnel, ne forment-ils pas un idéal propre à inspirer une politique de justice sociale, de liberté individuelle et de responsabilité personnelle, à la mise en œuvre difficile certes, mais au fondement incontestable ? Pour nombre d’entre nous, du moins ceux qui ont bénéficié de la méritocratie républicaine, une réponse affirmative paraît devoir s’imposer. Mais pas si vite ! Un ouvrage de Michael J. Sandel, professeur réputé de philosophie politique à l’université Harvard, « La tyrannie du mérite » paru en français aux éditions Albin Michel, lu, ou relu, à la lumière des évolutions politiques en cours en Europe, devrait inciter tout un chacun, et plus particulièrement les plus méritocrates, à repenser la question à nouveaux frais.
Commençons par l’essai de Michael J. Sandel. Voilà, assurément, un livre dérangeant ! L’auteur s’inspire de ce qu’il connaît bien : la démocratie américaine. Il est clair que les évènements marquants de l’année 2016, le Brexit et surtout l’élection de Donald Trump, ont été le catalyseur de la publication du livre. Mais ne nous y trompons pas, celui-ci concrétise une réflexion entamée de longue date, toujours en cours et qui n’est pas circonstancielle ! Elle vaut dans l’espace pour l’Europe comme pour l’Amérique et dans le temps présent et à venir. Enfin, autant le dire tout de suite, Sandel questionne, bouscule, dérange mais ne donne pas à ses interrogations de réponses définitives.
Sandel questionne la rhétorique de l’égalité des chances et de l’ascension sociale par le mérite. Celle-ci nous est familière en Europe, singulièrement en France. De l’autre côté de l’Atlantique, elle est au cœur du « rêve américain » : ceux qui travaillent dur et respectent les règles iront aussi loin que leurs talents les portent, y répète-t-on à l’envie. Le Président Obama et son épouse en sont la vivante incarnation. Mais cela ne correspond pas à la réalité empirique. Là-bas, comme ici.
La mise en œuvre d’une réelle égalité des chances est problématique. Sandel fait observer que l’institution de la famille influe fortement sur la dotation en chances/talents dont chacun peut disposer. La culture familiale, l’équilibre émotionnel, les moyens financiers, l’accès aux bons et moins bons établissements scolaires, notamment, compliquent et biaisent la réalisation d’un projet fondé sur l’égalité des chances. En Europe aussi, la majorité des jeunes qui intègrent les établissements d’enseignement supérieur les plus côtés sont enfants de cadres et d’enseignants. Sandel pousse plus loin l’analyse. Dès lors que la réussite résulte non seulement de nos efforts mais aussi de talents tenant en (grande) partie à notre plus ou moins bonne fortune, l’éthique méritocratique, qui repose en son cœur sur le principe selon lequel nous ne méritons pas d’être récompensés ou pénalisés sur ce que nous ne contrôlons pas, se trouve prise en défaut. En outre, il ne suffit pas de travailler durement pour réussir socialement et économiquement, comme l’éprouvent des travailleurs pourtant essentiels, tels que les éboueurs et personnels soignants par exemple. Si l’on n’est pas doté de qualités valorisées par la société, en Occident la société de marché, il n’y a aucune récompense de cet ordre à espérer.
L’auteur relève qu’en tout état de cause, l’idéal méritocratique n’est pas fondé sur le principe d’égalité mais sur l’exigence de mobilité. Il n’est pas un remède à l’inégalité, il en est une justification. La question qui importe est celle de savoir si l’inégalité qui résulte de la compétition méritocratique est en soi justifiée. Pour lui, il est douteux qu’une méritocratie, c’est-à-dire d’une organisation sociale fondée sur le mérite érigé en dogme, même parfaite, puisse nous satisfaire moralement ou politiquement. Il montre que l’idéalisation du mérite produit de l’hubris chez les gagnants, de l’humiliation et du ressentiment chez les perdants et nous fait oublier que nous partageons un destin commun. Citons- le : « L’hubris des élites apparaît exaspérante à ceux qui l’observent du bas de de l’échelle. Personne n’aime être méprisé. La foi méritocratique ajoute l’insulte à la blessure (…). Penser que notre destin est entre nos mains, que si l’on essaye on peut y arriver, est une arme à double tranchant : source d’inspiration en un sens, d’injustice dans un autre. Elle conduit à congratuler les gagnants et à rabaisser les perdants, même à leurs propres yeux. Ceux qui ne trouvent pas d’emplois et ne s’en sortent pas échappent difficilement au sentiment démoralisateur qu’ils sont responsables de leurs échecs, qu’ils manquent simplement de talents et d’ambition pour réussir ».
Sandel consacre des pages à la « diplômanie », symptôme de l’hubris méritocratique – la dernière discrimination acceptable note-t-il – à une réforme de l’éducation, devenue une machine à trier, et surtout à la nécessité de repenser le travail, de lui redonner sa dignité, si l’on veut répondre au mécontentement et réinventer une politique du bien commun. Le travail relève à la fois de l’économie et de la culture : moyen de gagner sa vie et source de reconnaissance sociale et d’estime. Cela passe par une réflexion sur des questions morales et politiques restées sans réponse : que veut dire contribuer au bien commun et que devons-nous en tant que citoyens ? Cette interpellation est décisive pour Sandel. Le sous-titre de son essai est : « What’s Become the Common Good ? » (Qu’avons-nous fait du bien commun ?). Il ne suffit pas de proposer une plus grande justice distributive, c’est-à-dire compenser les inégalités en jouant sur le pouvoir d’achat des consommateurs, il faut aussi répondre à une demande, encore plus forte, de justice contributive. C’est en jouant notre rôle de producteur, et non de consommateur, que nous contribuons au bien commun et sommes reconnus. C’est ce que Sandel appelle une « conception civique du bien commun » qui exige des lieux et des occasions de débattre publiquement. En définitive, Sandel ne rejette pas l’idée philosophique du mérite selon laquelle la récompense sociale devrait être fonction de la contribution de chacun mais il demande de réintégrer le mérite dans cette conception civique du bien commun. Ce qu’il rejette, c’est l’actuel « cocktail méritocratique toxique ».



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