Méritocratie et Populisme (2 Méritocratie, réaction populiste et démocratie représentative)

Subissons-nous aujourd’hui en Europe comme en Amérique du Nord les effets délétères d’un « cocktail méritocratique toxique » selon l’expression de Michael J. Sandel (voir le billet précédent sur le même thème dans ce blog) ? Sandel ne critique pas l’aspiration légitime à l’égalité des chances non plus que la valorisation sociale du mérite en tant que tel mais il dénonce une dérive de l’idéologie du mérite lorsqu’elle le déconnecte de la contribution de chacun au bien commun. La méritocratie, serait-elle parée de l’épithète ‘républicaine’, engendre dans cette hypothèse une pratique technocratique de la politique à laquelle répond une réaction populiste.

La vision technocratique de la gouvernance politique ne date pas d’hier mais c’est à partir des années 1980 qu’elle a été légitimée et renforcée par le culte du marché régulateur dont les mécanismes sont présentés comme les meilleurs instruments de réalisation du bien commun. « Cette vision du politique est technocratique au sens où elle prive le discours d’arguments moraux de fond, et où elle pense que les questions idéologiquement contestables relèvent de l’efficacité économique et appartiennent donc au domaine réservé des experts » estime Sandel dans l’ouvrage précité. Cette conception, qui a été peu ou prou été adoptée par les partis de droite, du centre et de la gauche socialdémocrate, réduit le débat politique à une perte de temps et d’énergie ; la définition de politiques publiques efficaces est impartie à l’expertise des technocrates – ou méritocrates. Mais redonnons encore la parole à Sandel : « Attribuer les désaccords politiques au refus d’accepter les faits et de reconnaître l’autorité de la science revient à méconnaître l’interaction entre faits et opinion dans la persuasion politique. L’idée, pré-politique, selon laquelle nous devrions d’abord nous accorder sur les faits, puis débattre de nos opinions et de nos convictions est une vanité technocratique, car le débat politique porte souvent sur la manière d’identifier et de qualifier les faits relatifs à la controverse en question (…) nos opinions informent nos perceptions ; elles ne s’expriment pas après que les faits ont été démontrés ». On ne permet finalement plus, implicitement mais nécessairement, aux citoyens de débattre et d’arbitrer entre les politiques à mettre en œuvre, en niant le fait que les désaccords sont au cœur même de la politique démocratique. Les citoyens ordinaires se sentent dépossédés des moyens d’action politique. En France, où la pratique présidentialiste d’institutions favorables déjà, par elles-mêmes, à la verticalité du pouvoir, le phénomène mérito-technocratique a pris depuis 2017 une ampleur stupéfiante.

Il est vrai qu’historiquement – et peut-être consubstantiellement d’ailleurs – la méritocratie est liée au système représentatif sur lequel se fonde la démocratie libérale dont on peut résumer les traits essentiels en disant qu’elle est le régime politique non seulement organisé sur la base d’élections libres lors desquelles les candidats bénéficient d’une égalité de moyens et d’une presse libre et diverse mais aussi de l’Etat de droit. L’un des fondateurs, au XVIIIème siècle, du régime politique qui régit toujours les Etats-Unis d’Amérique, Thomas Jefferson, concevait le système représentatif comme permettant de confier les rênes du pouvoir à une « aristocratie naturelle fondée sur la vertu et les talents » et ainsi de d’obtenir la meilleure forme de gouvernement. En d’autres termes, il promouvait une forme de régime censitaire dont le cens serait le mérite. Ne serait-ce pas là le péché originel d’un système représentatif clairement en crise de nos jours comme l’attestent, en particulier, les taux d’abstention et le désintérêt d’une bonne partie de la jeunesse ainsi que le recours privilégié à des moyens autres que le vote pour se faire entendre ? En France, une pratique abusive du régime de la Vème République se conjugue à la crise interne du régime représentatif et à l’emprise de l’idéologie mérito-technocratique sur les esprits de nos gouvernants, tout particulièrement sur celui du président Macron. Baigné dans cette idéologie durant ses études, isolé au centre des attentions d’esprits formatés comme le sien, certain de son intelligence, de son talent et de ses compétences, imbu d’un sentiment de supériorité et d’infaillibilité, on lui prête la phrase tellement révélatrice d’un égotisme méritocratique qui a échappé à tout prise de conscience : « Je suis obligé de tout faire tout seul ». Il ferait mieux de méditer ce que Montaigne écrivait sur l’ignorance savante. Un peu d’humilité ne nuirait pas…

Il ne saurait, il est vrai, être imputé à la seule méritocratie le retournement démocratique contemporain. D’autres facteurs interviennent : la tension sur le pouvoir d’achat, l’impression d’une perte de contrôle des flux migratoires et la montée de la xénophobie auxquels s’ajoutent des phénomènes que l’on pourrait dire cousins de la mérito-technocratie comme la détérioration de services publics sous-financés et le sentiment de déclassement des classes moyennes conjugué à celui d’une coupure entre des élites ayant perdu toute empathie pour la vie des ‘vrais gens’ qu’ils gouvernent, exclus de l’économie performante et de la culture. 

Revenons à Sandel : « Le mérite est apparu à ses débuts comme un concept stimulant : notre sort est entre nos mains. Nous pouvons si nous le voulons. (…) Mais cette idée de liberté nous éloigne de ce qu’un projet démocratique commun attend de nous (…) Si le bien commun ne peut être atteint qu’en délibérant avec nos concitoyens sur les finalités dignes de notre communauté politique, la démocratie ne peut être indifférente à la nature de la vie collective. Elle n’exige pas une égalité parfaite, mais elle ne peut se passer de la rencontre de citoyens de toutes origines dans des espaces publics, car c’est ainsi que nous apprenons à négocier et à respecter nos différences et à prendre soin du bien commun ».

L’un des grands défis de notre époque est d’entendre la plainte populiste et d’y répondre. Ce qui passe par la reconnaissance des échecs résultant de l’effet corrosif de l’ambition méritocratique sur les liens sociaux qui constituent notre vie commune mais aussi en revenant à un authentique débat public et en revalorisant le travail dans ce qu’il a d’utile au bien commun. La méritocratie a érodé la dignité du travail. Le travail relève à la fois de l’économie et de la culture, un moyen de gagner sa vie et une source de reconnaissance sociale et d’estime. C’est en jouant notre rôle de producteur, et non de consommateur, que nous contribuons au bien commun et sommes reconnus.

Un autre chantier tout aussi considérable est celui de la réinvention de la démocratie en corrigeant ou compensant les manques du système représentatif. Les cache-misères des conventions nationale ne suffiront pas, non qu’elles soient inutiles – celle sur la fin de vie a fait un travail remarquable – mais elles ne constituent qu’un palliatif insuffisant. D’autres pistes doivent être explorées. L’important est que les formules complétant la démocratie représentative trouvent leur place dans le débat politique et le fonctionnement institutionnel. Le défi est énorme.

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