Yasha Mounk : « le peuple contre la démocratie »

En ces temps d’incertitude sur l’avenir de la démocratie libérale telle qu’elle est pratiquée depuis quelques décennies en Occident, accrue depuis l’élection de Donald Trump (Trump 2), la lecture du livre de Yascha Mounk, dont le titre original est : « The People vs. Democracy. Why Our Freedom Is in Danger & How to Save It » – en version française : « Le Peuple contre la démocratie » aux éditions de l’Observatoire – peut être recommandée à tous ceux qui s’interrogent sur l’avenir de ce régime politique et les défis qu’il est appelé à relever. Cet ouvrage a été publié en 2018 dans l’Amérique de Trump 1. Mais l’Amérique n’était pas la seule concernée. Souvenons-nous qu’à peu près à la même époque la France allait vivre au rythme des manifestations de « gilets jaunes » d’où émergeait, de façon brouillonne mais indéniable, un besoin de renouvellement démocratique dont témoigne notamment la revendication de l’institution d’un référendum d’initiative citoyenne. A cette époque, dans d’autres pays – l’Italie, la Pologne, la Hongrie, entre autres – la démocratie semblait menacée. Et aujourd’hui, la phase Trump 2 s’annonce, l’Italie est dirigée par Georgia Meloni, Victor Orban est toujours au pouvoir en Hongrie, les forces populistes de la droite à la droite de la droite poussent en France comme en Allemagne ou en Espagne … Sur fond de guerre de la dictature poutinienne en Ukraine…

Encore faut-il s’entendre sur ce que veut dire « démocratie ». C’est le premier mérite de Yascha Mounk, professeur de théorie politique à l’université Harvard, que de questionner une notion qui n’a jamais été bien claire et s’est diffractée à l’usage. Il le fait dans un langage clair, accessible à tous. C’est bien le moins, il est vrai, lorsqu’on débat de démocratie. Le régime politique qui s’est peu à peu imposé sinon dans le monde, du moins principalement en Europe et en Amérique du Nord est forme élaborée de démocratie, l’archétype de la démocratie : la démocratie libérale. Notre auteur la caractérise, après Fukuyama, comme un « mélange unique de liberté individuelle et de souveraineté populaire ». En d’autres termes, un système politique à la fois « libéral », en ce qu’il repose sur un ensemble d’institutions qui protègent l’Etat de droit en garantissant les libertés fondamentales, individuelles et publiques, et « démocratique » en ce sens qu’il se veut traduire, au moyen du suffrage universel, la volonté populaire en politiques publiques. Or, soutient Yascha Mounk, cette fois-ci contre Fukuyama qui proclamait qu’après sa victoire par KO sur le communisme la démocratie libérale restait la seule aspiration politique cohérente et universelle, ce système craque aux entournures.

Mounk écarte l’idée que la démocratie libérale serait l’aboutissement nécessaire d’une marche de l’histoire. La vieille idée marxiste, supposée scientifique, d’un sens de l’histoire n’a plus la côte chez les contemporains. Mounk voit la démocratie libérale comme un moment historiquement contingent. Sa constitution en système politique dominant et plus encore sans doute sa continuation reposeraient sur trois piliers dont la fragilisation menace la stabilité de l’ensemble et même sa survie : un pilier économique, l’élévation du niveau de vie, un pilier social, la domination d’un seul groupe racial ou ethnique, et un pilier communication, le contrôle des media.

Si l’on admet que la démocratie libérale s’est déployée et affermie, notamment en Europe, depuis l’après 2ème guerre mondiale, il y a bien concomitance entre ce phénomène et une croissance économique sans précédent assortie d’une distribution de ses fruits bien plus égalitaire qu’elle ne l’avait jamais été, ce dont il résultait de réelles possibilités d’ascension sociale, ou du moins d’amélioration du niveau de vie pour le plus grand nombre.  Après l’implosion du système soviétique, la démocratie libérale avait d’autant plus d’attrait pour les populations de l’Est européen qu’elle était vue comme une opportunité inespérée de bénéficier des fruits de la croissance. Cette période faste n’est plus. Une stagnation économique relative, l’impact de la concurrence mondialisée et l’augmentation des inégalités ont changé la donne, créé de la frustration, suscité une crainte diffuse du futur. Sans doute, objectivement, le tableau n’est pas si noir mais Yascha Mounk nous rappelle que ce qui compte n’est pas tant la réalité que la représentation que l’on s’en fait.

Le deuxième pilier – la domination d’une seul groupe racial ou ethnique – peut paraître comme appartenant à l’histoire américaine ; le thème n’est toutefois pas sans résonnance en Europe. L’auteur établit un lien entre homogénéité ethnique et démocratie, posant la question de l’impact sur le sentiment identitaire de l’immigration et du pluralisme culturel. Il évoque l’angoisse démographique qui peut gagner les esprits lorsque se répand l’idée que la population jusque-là majoritaire pourrait devenir minorité chez elle. Ajoutons : et que sa culture est défiée … Le mythe du « grand remplacement ».

Le troisième pilier serait la maîtrise par les élites libérales d’un nombre limité de moyens de communication de masse. L’accès de tous à la communication par les réseaux sociaux et l’impact massif de ces réseaux sur les esprits – et les votes – ont changé la donne.

Ces piliers représentent-ils pour l’auteur des conditions nécessaires pour qu’émerge et domine le système politique de démocratie libérale ou seulement des facteurs favorables à l’obtention de l’adhésion des citoyens et donc à son maintien ? Ce n’est pas très clair. Il reste en tout cas que leur fragilisation a des effets délétères sur le système. Ce que Yascha Mounk nomme « la déconsolidation de la démocratie ». Il la voit comme la fin d’une histoire d’amour entre les citoyens et la démocratie. Des citoyens de plus en plus insensibles à l’érosion du respect pour les normes démocratiques et ouverts aux possibilités autoritaires. Un phénomène sans précédent.

La crise de la démocratie libérale se manifesterait par deux formes insidieuses de perversion que l’auteur nomme « la démocratie sans liberté » et « les droits contre la démocratie ».

La démocratie sans liberté, ce sont les régimes de démocratie dite « illibérale » à l’œuvre, en particulier, au sein même de l’Union européenne, en Hongrie. Parenthèse : on sait aujourd’hui que l’autocratie illibérale hongroise est vue avec faveur par Trump et ses acolytes. Les électeurs n’aiment pas que le monde soit compliqué. Ils détestent entendre qu’il n’y a pas de solution immédiate à leurs problèmes. Confrontés à des politiciens qui semblent de moins en moins en position de gouverner un monde de plus en plus complexe, les électeurs seraient prêts, en nombre croissant, à s’en remettre à un leader populiste qui, ne cessant de répéter qu’il est leur voix, leur promet un règlement simple et de bon sens. Nouvelle parenthèse : une petite musique que l’on vient d’entendre, en juillet 2024 en Europe et plus particulièrement en France, à satiété. Une fois au pouvoir, le leader populiste fait tout pour le conserver en renforçant le mythe du peuple décidant par son truchement contre les élites qui s’acharnent à le spolier de son pouvoir. Il en résulte perte des libertés et effacement de l’Etat de droit. L’analyse de Yascha Mounk n’est à vrai dire pas originale ; elle est sur ce point beaucoup moins fouillée que celle de Pierre Rosanvallon « Le siècle du populisme » (Le Seuil 2020)  

Les droits contre la démocratie est la partie la plus originale et la plus intéressante de l’ouvrage. Elle met l’accent sur les insuffisances du système représentatif. L’auteur revient sur l’histoire, surtout américaine, de ce système politique, conçue à l’origine par les Pères fondateurs des Etats-Unis comme « un ensemble avoué d’institutions aristocratiques », la « transsubstantiation miraculeuse du contrôle des élites en intérêt populaire », le filtre de l’élection permettant de sélectionner, et d’adouber, les élites de gouvernement. De nos jours, outre l’éloignement des élites des préoccupations concrètes du peuple, Yascha Mounk note le rôle croissant des experts et de la technocratie dans un monde de complexité technique et économique croissante, des agences indépendantes, des banques centrales, des cours de justice, des organisations internationales dans tous les domaines et une dépréciation correspondante du pouvoir de suffrage des citoyens. Il décrit la cooptation dans les institutions électives, la professionnalisation d’une caste d’élus déconnectés de la population générale, le rôle croissant de l’argent… Les citoyens ont de moins en moins d’influence sur les décisions politiques. Et le ressentent. En conclusion, un grippage du système où la garantie des droits ne va plus de pair avec la souveraineté populaire.

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