AVANT-PROPOS
La retraite, en France surtout, on y aspire ! Les cortèges défilant contre la dernière réforme modifiant l’âge légal de départ comptaient des manifestants de tous âges. La retraite est un sujet d’actualité complexe et polémique qui présente de multiples aspects : politiques, démographiques, économiques, sociaux et financiers. Il peut aussi être abordé autrement. Que signifie pour tout un chacun, personnellement, partir en retraite ? Dans cet article et les deux suivants, c’est de l’expérience de la retraite, de ce qu’est se retirer de la vie active et vivre sa retraite qu’il sera question, étant observé que l’auteur de ces lignes a laissé derrière lui, une profession valorisante et dénuée de pénibilité physique – mais pas de stress, parfois à la limite du burn-out. Chaque expérience est personnelle selon les attraits du travail que l’on abandonne, son état de santé, la consistance de son patrimoine, le niveau de ses revenus, la proximité de sa famille, en particulier de ses petits-enfants, et tant d’autres choses. Il me semble néanmoins qu’il doit y avoir des traits communs.
I Se Retirer
Cette disponibilité nouvelle surgit comme une incongruité. Depuis toujours, ou presque, nous sommes pris dans l’implacable scansion d’un temps imposé. Depuis l’enfance, du moins celle de la scolarisation, nous subissons d’impérieux horaires quotidiens. Puis commence l’ère longue du travail que, sauf aléa de la vie l’interrompant, les fins de semaine et les congés ne font que ponctuer. Et soudain, nous voilà libérés des contraintes de l’activité et peut être plus encore de ses nuisances collatérales : les trajets domicile-travail, les attentes sur le quai d’une gare, la presse dans les trains ou les bus bondés, que sais-je encore ? S’offre à nous un temps nouveau de liberté dont les vacances des scolaires et des actifs ne donnent qu’un aperçu sans profondeur. Même si l’on s’y est mentalement préparé, c’est à ne pas y croire : une forme de bien être, allant du soulagement à l’émerveillement ; la sensation surprenante de liberté ; d’incommensurables vacances qui commencent ; des portes qui s’ouvrent sur de nouveaux possibles. Bien être, élan, bonheur même, osons le mot ! Pas si vite. Revenons sur terre.
Statistiquement, une personne partant en retraite à 65 ans peut espérer vivre encore 10 années en bonne santé et 10 autres années en subissant une plus ou moins grande dépendance. Certains partent plus tôt, encore faut-il savoir en quel état ! Parti plus âgé, j’avais déjà entamé mon potentiel décennal théorique de vie en bonne santé ; de quoi doucher l’enthousiasme du nouveau converti, même en bonne forme, au bonheur de la retraite.
Et ce n’est pas tout.
Car la retraite, c’est : l’action de se retirer, l’abandon du champ de bataille, l’action de se retirer de la vie active (Cf. le Dictionnaire de la langue française Robert).
Le retraité se retire de la vie active. Banal ! Encore que… Pour la plupart, sans doute un grand ouf ! La fin d’une attente que révèle, s’il en était besoin, la résistance de nombre des actifs au recul de l’âge légal – et de l’âge réel – du départ en retraite. Pour d’autres, à l’inverse, plus qu’on ne le croirait, un manque, un déchirement. Qu’abandonne-t-il en effet, le nouveau retraité, dans le même mouvement ? Un champ de bataille ? Un champ professionnel et social plutôt. On n’abandonne pas seulement son activité professionnelle mais aussi le milieu dans lequel elle se déployait. Tu étais là, bien présent et bientôt les couleurs de cette présence s’affadissent. Comme se raréfie ta chevelure, s’amollissent les traits de ton visage, se ternit l’éclat de tes yeux, s’arrondit le ventre, s’efface les fesses et l’ensemble de la musculature. Tu restes le même mais tu commences à disparaître socialement. La vie d’avant, celle où tu jouais un rôle et où l’on devait compter avec toi, continue sans toi. Si tu jouissais d’un statut professionnel, même modeste, fais-en ton deuil. La poussière de l’âge recouvre peu à peu ton image et bientôt on commence à t’oublier, qui tu étais, ce que tu faisais et ce que tu disais. Cruel ? Non, une piqûre dans la chair de ton ego, un rappel de ton importance insignifiante (nul n’est irremplaçable selon le dicton ; la plupart de nos occupations sont farcesques selon Montaigne !). Et puis il y a, comme on l’a vu, de belles contreparties.
Et, d’ailleurs, s’il n’y avait que ce retrait social que nos cohortes de retraités s’efforcent de compenser en se recréant des occupations, utiles ou non, sérieuses ou un peu ridicules, parfois puériles, dont les immanquables : loisirs, voyages (ah, les cars et les bateaux qui déversent leurs troupeaux de retraités !), petits-enfants, animaux de compagnie, etc. De toutes façons, la perspective est courte. Il faut la remplir car, bientôt ou un peu plus tard, c’est pour de bon qu’il va bien falloir se retirer. Vraiment. Qu’il le veuille ou non, le retraité s’apprête à se retirer de la vie. L’échéance s’est rapprochée ; la réserve de temps s’épuise ; il y en a désormais bien moins à courir que de couru. Le passé est long, si long qu’il s’évapore ; le futur est court, tragiquement court ; le déclin est inexorable. A cette période de la vie, l’horizon ne fuit plus devant le regard. Comme une banale porte, il ne s’ouvre que pour heurter une butée placée là, par qui, par quoi ? Peu importe à vrai dire. L’horizon est là, borné, devant toi. C’est la fin du périple à portée de pensée, de sens. Pour le dire comme André Gide, j’entends la Parque murmurer à mon oreille : « Tu n’en as plus pour longtemps ».
Allons ! l’esprit humain n’est pas sans ressource. Plutôt que de se murer dans l’anxiété ou se laisser couler dans l’ennui, il peut, entre autres, affecter l’indifférence, expérimenter la légèreté, opter pour le divertissement, s’investir dans une fonction sociale, bénévole ou non. Mais ce n’est pas si facile, après le plein, d’affronter le vide.



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