En retraite ! (2)

II Le vide après le plein

Après le trop plein d’activité et de responsabilité, lorsque la banalité de la vie quotidienne a eu raison du charme indicible de la sensation de vacances illimitées, la retraite peut susciter le vertige du vide. Vide de l’agenda ; vide des journées ; vide de l’esprit ; vide de sens. Vide d’autant plus ressenti que la vie d’avant était occupée, que l’on se sent encore en bonne forme physique et en possession de ses moyens intellectuels.

Vide existentiel, perte du sens. A quoi sert-on désormais ? Peut-on être socialement, voire économiquement – disons, autrement qu’en tant que consommateur, ou plus cruellement, qu’assisté social – utile ? Les contraintes d’avant constituaient des repères non questionnés, des balises rassurantes. Elles nous orientaient dans un monde devenu étrange. Les vrais croyants et les tempéraments rassasiés de plates certitudes échappent peut-être à ce vertige, mais les autres, comment font-ils ?

Bof ! Sans doute s’occupent-ils. Ils jouent aux cartes ou aux boules, se promènent en compagnie de leurs chiens ; certains lisent, d’autres regardent la télévision, font de l’exercice en petits groupes de têtes grises, maintiennent un lien social dans le cadre d’activités culturelles. Il y a ceux qui s’efforcent de poursuivre, ou de (re)prendre, une activité d’utilité sociale au travers d’un engagement professionnel résiduel, ou politique, ou associatif. Soit. Et puis, il y a, pour les retraités aisés, des vacances ! Des vacances de retraité, oui, des périodes durant lesquelles on voyage pour rompre la débilitante routine et se créer un peu de nouveauté, un ersatz d’excitation.

Sinon, il faut bien passer le temps. Le temps qu’il reste à vivre. Et le bénévolat, dans nos sociétés d’économie libérale de consommation, est précieux. Mais les journées, autrefois trop courtes, deviennent si longues que l’on se prend à attendre… quelque chose … l’heure des repas, de l’apéritif, de la télévision, quelque chose à faire. Alors pourtant que la vie à rebours fait son compte. Un compte qui autrefois allait vers l’avant. Si l’on était à cela un tant soit peu attentif, le sentiment même de l’attente devrait être banni, mais le déni reste si commode ! Et au bout du bout, si l’on vit longtemps, la grande vieillesse, la dépendance, l’esprit qui oublie, les jambes qui se dérobent, les mains qui tremblent…

La brièveté, ou la précarité, du reste à vivre « comme avant » paraît condamner toute entreprise nouvelle. La détérioration des conditions de vie due à l’affaiblissement du corps est inéluctable. Le corps, sur toute sa longueur raide et douloureux au lever ; l’oreille sans finesse dès que l’environnement se fait un peu bruyant ; la chair qui perd sa tonicité ; les rides qui se multiplient et se creusent. Quant à l’aspect de l’ensemble ! Et cela n’est que l’accompagnement ordinaire du vieillissement. Il faut y ajouter les maux qui frappent tel ou tel en particulier : la prostate, l’hypertension, la « macula », les variétés de démence sénile, le cancer bien sûr, que sais-je encore ?

Allons ! Les survivants, à tout le moins ceux qui ne souffrent pas vraiment – pas plus que la moyenne – n’ont pas à se plaindre : ils vivent. Comme voudrait tant que cela dure encore pour lui-même ce Roi imaginé par Ionesco : ils respirent quand tant d’autres ont déjà disparu.

Au demeurant, il ne s’agit pas de tomber dans la complaisance de la plainte. Car oui, on est vivant quand d’autres, ni plus âgés ni moins méritants, sont déjà morts qui n’ont pas connu ou ne connaissent plus l’état de retraité, la chance de jouir d’un temps libre et pourtant rémunéré (plus ou moins), placé sous la protection, sous nos latitudes, d’une réelle « sécurité sociale ». Alors peut-on faire avec le reste, avec cette sensation floue, confuse, indéfinissable où un soupçon de sourde inquiétude altère un bien-être peu assuré, comme celle que l’on éprouve parfois dans la chaleur lourde, vaguement humide des beaux jours de ciel voilé, avec cette impression de ne pas savoir où l’on en est ? Peut-on faire avec le reste, avec laisser derrière soi un statut social, derrière soi une activité professionnelle, terne ou fiévreuse mais toujours absorbante en ce qu’elle occupait l’esprit, ordonnait l’emploi de son temps dont elle ne laissait que des miettes pour soi…

Certains s’y font très bien ; d’autres moins bien ou très mal. A tel point que l’on a vu naître un marché du stage de préparation à la retraite. Car cette dernière étape, il faudrait la vivre. Ne pas la rater surtout car il n’y aura pas de rattrapage. Et pour ce faire, affronter l’oisiveté.

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