En retraite ! (3)

III Une oisiveté active

Ernie Zelinski, canadien anglophone, a publié, il y a un peu plus d’une vingtaine d’années, « The joy of NOT working », traduit en français par : « L’art de ne pas travailler ». Le sous-titre annonce non sans humour un projet ambitieux : « Petit traité d’oisiveté active à l’usage des retraités et des sans-emploi » (Editions d’Organisation). La quatrième de couverture présente l’auteur comme « expert ès loisirs, consultant dans le domaine de la créativité au travail et dans les loisirs ». Le ou la néo-retraité(e), ou celui ou celle plus ancien(ne) dans cet état, peuvent y pêcher quelques réflexions intéressantes. Une alternative économique, à tout le moins, à l’un de ces stages de préparation à la retraite proposés sur un marché apparemment prometteur.

L’auteur commence par nous prévenir : si la plupart des gens disent ou croient aspirer aux loisirs illimités d’une retraite heureuse, ils n’y seraient pas préparés. L’oisiveté deviendrait un fardeau pour beaucoup d’entre eux, même s’ils jouissent d’une bonne santé et d’une situation financière confortable. Nombre de nouveaux retraités se trouveraient finalement embarrassés de leur temps libre. Le soudain accès à l’oisiveté aurait ainsi, paradoxalement, un effet déstabilisant.

Ce n’est pas nouveau. Montaigne ne nous a-t-il pas déjà, il y a bien longtemps, mis en garde ? « Si on ne les occupe à certain sujet, qui les bride et contraigne, ils (les esprits) se jettent déréglés, par ci par là, dans le vague champ des imaginations » (Essais, Livre I, chapitre VII : De l’Oisiveté).

La routine du travail cessant, le temps devient sans contrainte, mais aussi sans structure et sans emploi d’origine extérieure. Un luxe de temps, écrit Zelinski, qu’il faut apprendre à gérer. Car guette l’ennui – passés les premiers émois de la découverte du temps libre sans limites, celui-ci peut aisément se transformer en temps vide, et c’est long… Guette aussi, la perte de motivation. Quoi faire ? Effet du vieillissement, poids des habitudes, peur de prendre des risques en se lançant dans des activités nouvelles. Pour certains la solitude … Et l’on peut se laisser aller à renoncer à une vie active, au sens de créative, à se borner à « occuper » paresseusement son fichu temps libre par des occupations passives, le duo canapé-télévision par exemple, ou le lèche-vitrines. L’auteur nous avertit : « Les activités passives nous donnent rarement, sinon jamais, l’enthousiasme apte à dissiper l’ennui (…)  Beaucoup de gens (…) à force de rester inactifs, ne sont ni vraiment vivants ni vraiment morts ». Des zombies !

Et puis, le travail avait tellement pris de place dans nos vies et en a tellement dans nos sociétés que l’auteur est sans doute dans le vrai lorsqu’il note : « La mise à la retraite peut être vécue comme une tragédie ». Pas seulement pour les dépendants au travail saisis de manque, car une profession est aussi, fondamentalement, un marqueur d’identité. Avec la perte du travail, c’est une perte d’identité et de reconnaissance sociale, toutes deux liées à un statut, et des compétences professionnelles valorisées, que l’on vit. Perte parfois majorée du ressenti d’une forme de culpabilité. Surtout au début : on se sent encore vert. N’est-on pas en train de devenir (socialement) inutile ? Un poids mort juste bon à garder des petits-enfants (si l’on en a) lors des vacances scolaires ? Plus fondamentalement, la retraite expose à la perte de sens. Confronté au vide de sens, nous sommes désorientés. Un vide à combler. Mais comment ?

On peut profiter de son oisiveté pour se redécouvrir. Ce qui commence – d’ailleurs, avons-nous le choix ? – par renoncer à s’identifier par son ancienne profession. Et, surtout, s’efforcer de se rendre disponible pour les loisirs et les opportunités qu’ils offrent. Ce qui peut prendre du temps et dépend de notre état d’esprit. Bref, changer de paradigme, plus simplement modifier sa conception de l’activité de loisir, rester ou redevenir actif et créatif.

Zelinski, avec un peu d’avance sur la mode actuelle de la méditation, invitait à vivre le moment présent, à retrouver l’attention au moment présent car « la capacité à être dans le moment présent et à nous concentrer sur ce que nous sommes en train de faire est un aspect important de la créativité, que ce soit dans le travail ou dans les loisirs ». Le temps libre est celui de notre disponibilité. Il offre à qui veut bien le saisir ce luxe inouï de pouvoir accorder notre attention, toute notre attention, à ce que nous faisons. Attention à ce que l’on fait, spontanéité, disponibilité à saisir le hasard des opportunités, curiosité, activité, créativité…

Activité, créativité, retrouver du sens. Dans son Essai sur l’oisiveté, Montaigne nous conte que, lorsqu’il s’est démis de sa charge au Parlement de Bordeaux après avoir hérité de la seigneurie de Montaigne à la mort de son père, il pensait passer sa retraite « en repos, à part ». Il lui semblait, poursuit-il « ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit que de le laisser en pleine oisiveté, s’entretenir soi-même, et s’arrêter et rasseoir en soi ». Mais ça n’a pas marché ainsi. « Au rebours faisant le cheval échappé, il (son esprit)… m’enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’étrangeté, j’ai commencé à les mettre en rôle …».  Il a commencé l’écriture des Essais. Actif et créatif, il a donné un sens à l’oisiveté qu’il a défendue dans l’un de ses derniers Essais, « De l’expérience » formant le chapitre XIII du Livre III, une oisiveté qui donne accès au « glorieux chef-d’œuvre de l’homme » : l’art de « vivre à propos ».

Vivre à propos, ce serait trouver sa formule personnelle d’oisiveté active. A chacun donc, selon ses capacités et son goût, de s’y essayer comme il l’entend…

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