‘C’est de l’Art’ est composé d’une série d’articles dont une première version, ici remaniée et complétée, a été publiée sur un précédent blog supprimé depuis lors.

1 Le mystère de l’’Art’
L’’Art’ : un mot d’un usage courant mais sait-on ce que l’on veut dire quand on l’emploie, le sait-on vraiment ? Des institutions publiques et privées lui sont dédiées, il a ses œuvres et un marché florissant où les échanger, une histoire ; des ouvrages et des films documentaires en traitent. On y voit généralement une pierre de touche du goût, une expression de la beauté, le summum de l’accomplissement humain ! Oui mais si on y arrête son attention un moment, des Beaux-Arts aux arts de la table, des arts premiers à l’art contemporain, des salles des musées aux street art, l’’Art’ omniprésent est insaisissable. Une star du cercle des concepts perdus !
Commençons par une expérience : ma visite, il y a quelque temps, d’une exposition intitulée Les (M)ONDES PARALLELES, présentée au Grenier à Sel d’Avignon : « un lieu culturel dédié aux nouvelles formes d’expressions artistiques, avec une programmation qui relie l’art, la science et les technologies du monde contemporain » selon un document distribué à l’entrée et émanant de l’organisme d’intérêt général qui le fait vivre .
Imaginez qu’après avoir été agréablement accueilli(e) par une jeune personne qualifiée de ‘médiatrice culturelle’ – ce qui laisse à penser que le visiteur béotien serait désarmé, sans intermédiaire, pour apprécier l’expression artistique – vous passiez la porte vous donnant accès à une salle vaste, sans fenêtre, silencieuse. Aucun décor si ce n’est quatre ou cinq sièges très allongés, formés par une coque en plastique dur, de teinte claire, où l’on s’étend confortablement sur une matelassure, le haut du corps un peu relevé, les jambes allongées. La médiatrice culturelle vous ceint le crâne d’un casque encéphalographique. En face de vous, un grand écran blanc individuel sur lequel vont être projetées des images. Vous êtes bien, serein, prêt à participer à une « expérience interactive, à la croisée des arts et des neurosciences ».
Tout d’abord, il vous est proposé d’exercer votre activité mentale dans le but d’amener une petite balle bleue à toucher successivement une boule blanche puis une ligne blanche. La balle, la boule et la ligne apparaissent sur l’écran, la balle évoluant en fonction de vos efforts (?) mentaux. Vous assistez ensuite à la projection sur le même écran d’une figuration animée de votre activité cérébrale grâce à l’utilisation de techniques pointues d’imagerie. Les images neuro-générées sont très étranges. Comment décrire ces formes d’une couleur entre le marron et le beige qui se modifient sans cesse : des blobs ou des glaires qui étirent des flagelles, peut-être une chorégraphie de morve, ou bien des viscères en mouvement ? Vous obtenez à la fin un QR code censé vous donner accès à l’œuvre d’art virtuelle, une sculpture mentale, à la création de laquelle vous avez ainsi vous-même participé.
L’initiateur – j’utilise ce terme neutre d’initiateur mais sans doute devrais-je écrire créateur – de l’expérience interactive, répondant au nom de ‘Value of Values’ ou ‘VoV’, est Maurice Benayoun, un artiste plasticien reconnu, pionnier de l’art numérique, qui propose une approche expérimentale des nouveaux médias qualifiée par lui d’‘Open Media Art’. Ces œuvres ont été exposées un peu partout dans le monde, notamment au Centre Pompidou.
« A la fois nouveau procédé de création, monnaie réelle et métaphore sur l’universalité des valeurs humaines, VoV est une expérience scientifique collective, une réflexion sur l’éthique du monde numérique » indique la documentation remise à l’entrée. On est loin, très loin, des représentations communes que l’on a jadis pu se faire de l’’Art’ et qui perdurent pour nombre de nos contemporains. Les repères du goût et du beau qui balisaient ces représentations communes ont été mis de côté, ou du moins ont beaucoup perdu de leur pertinence. « L’art est beauté » disait Théophile Gautier. Mais que sont les ‘beaux-arts’ des écoles et des musées devenus ? Une représentation esthétique pulvérisée depuis, notamment, la fontaine urinoir, ‘ready-made’ de Marcel Duchamp, puis, en se limitant aux arts visuels et en vrac : les ‘zips’ de Barnett Newman, le Pop Art, ‘Le Vide’ d’Yves Klein et ‘Le Plein’ d’Arman, le Street Art, l’Arte Povera, les installations, les performances, le mouton de ‘Away from the Flock’ de Damien Hirst… La délimitation de la notion d’œuvre d’art est devenue, c’est un euphémisme, bien floue. Ce constat de l’inadéquation des esthétiques traditionnelles s’applique aussi, peut-être de façon moins tranchée, à la musique, la danse, la poésie, etc.
Que nous disent, que nous font ressentir les expressions artistiques contemporaines ? Qu’est devenu l’’Art’ au XXIème siècle ? Essayer de percer le brouillard dans lequel l’’Art’ s’est flouté, pour ma propre gouverne d’abord et parce que cela m’intrigue et même me fascine, et pour ceux qui seraient tentés de m’accompagner dans cette quête. L’ambition est modeste en ce sens que je n’espère pas de parousie. Seulement, et ce serait déjà beaucoup, amener des questionnements pertinents et alimenter une réflexion aussi féconde que possible. L’ambition peut sembler démesurée eu égard à l’ampleur et la difficulté d’un sujet qui, selon Aragon dans ses cahiers noirs, « retient un peu le jugement à cause du mystère ».
Retenir le jugement, soit, mais s’approcher du mystère et en sonder la profondeur, c’est le défi. Une quête, principalement mais pas uniquement, dans l’univers des emblématiques arts visuels, dans laquelle je ne m’aventurerai pas seul. Je m’appuierai sur des sachants et mobiliserai témoignages d’artistes, opinions de critiques, réflexions de philosophes et d’autres…
A suivre…
L’image en tête de cet article est une oeuvre murale – autrement dit, en anglais, du ‘street art’ – que l’on peut voir dans un village sarde: Orgosolo.



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