3 De nouveaux médias de l’art au XXIème siècle
La remarque peut sembler banale mais elle vaut néanmoins d’être exprimée : de tout temps, les artistes, sensibles aux évolutions des sociétés dans lesquelles ils vivent, se saisissent des technologies nouvelles susceptibles de leur offrir un nouveau médium de création en phase avec leur époque. Comme en ce début de XXIème siècle avec une profusion d’œuvres dont il n’est pas question ici de faire l’inventaire mais seulement d’illustrer le phénomène en gardant à l’esprit la question à l’origine de cette série d’articles : c’est de l’art ?
Tout d’abord l’étrange ‘Bio Art’ dont Eduardo Kac fut l’un des pionniers avec la création, en 2000, d’une lapine transgénique émettant une lumière verte lorsqu’elle était placée sous une lumière appropriée. La modification génétique permettait d’obtenir, si j’ai bien compris, une séquence d’une protéine à l’origine de la fluorescence verte. Selon les mots d’Eduardo Kac s’exprimant en 1998 dans un article intitulé « l’art transgénique » (in Esthétique des arts médiatiques, Interfaces et Sensorialité) « … l’art transgénique est une nouvelle forme d’art basée sur les recours aux techniques de l’ingénierie génétique afin de transférer des gènes synthétiques aux organismes, ou de transférer du matériel génétique naturel d’une espèce à une autre, le tout dans le but de créer des êtres vivants inédits (…) L’essence de cette nouvelle forme d’art est définie non seulement par la genèse et la croissance d’une nouvelle plante ou d’une nouvel animal, mais surtout par la nature de la relation entre l’artiste, le public et l’organisme transgénique ».
Une nouvelle forme d’art donc ! Soit. Plus fort, la fascination du vivant a touché d’autres artistes s’aventurant non plus dans sa manipulation mais dans la création de vie artificielle au moyen de technologies numériques à l’instar de Miguel Chevalier, en 2008, avec sa série des ‘Fractal Flowers’ par lesquelles l’artiste a transformé des espaces d’exposition en serres virtuelles. Des multitudes de graminées aux couleurs étranges croissent sur un écran. Elles ondulent au gré d’une brise qui ne souffle que sur l’écran et suivent du regard les spectateurs qui les observent en composant de complexes et subtiles architectures qui tendent à saturer l’espace.
L’implication du spectateur est recherchée par nombre d’artistes du XXIème siècle, tout particulièrement dans les installations immersives. Le spectateur est emporté, envouté, dans l’œuvre. Ainsi dans ‘Zee’, de Kurt Hentschläger, règne un épais brouillard qui fait perdre au spectateur ses repères. On entend le son régulier d’un drone. Des flashs de lumières stroboscopiques forment des images, même les yeux fermés, qui semblent provenir de notre cerveau. Le voyage intérieur du spectateur en immersion dure une vingtaine de minutes. Comme l’a noté avec perspicacité un observateur éclairé, avec les installations immersives, nous entrons dans les images comme Alice dans les merveilles. « On ne se contente plus de les effleurer du regard, ou de les feuilleter avec les yeux. On les pénètre, on se mélange à elles, et elles nous entraînent dans leurs vertiges et dans leurs puissances (…) Les mondes virtuels ‘squattent’ notre cortex et imposent leurs lois et leurs jeux. D’où les vacillements abyssaux, mais aussi les espoirs d’ailleurs, des pensées autres » Philippe Quéau « Le virtuel, vertus et vertiges »
La plus récente actualité est celle des promesses du mariage de l’art et de l’intelligence artificielle.
Dans une émission diffusée sur France Culture (‘La science CQFD’), la question a été posée non sans une petite touche de sensationnel : « Et si l’artiste de demain était une intelligence artificielle ? ». Une question qui avait, en des termes à peine moins provocants, déjà été évoquée trois ans auparavant dans une revue juridique. Sous l’intitulé « La machine en tant qu’auteur », la chronique commençait par ces mots : « L’heure de la créativité algorithmique a sonné. La question qui se pose est de savoir si celle-ci sonne le glas de la créativité humaine ». (Daniel Gervais, Propriétés intellectuelles, juillet 2019, n°72).
Les outils numériques générateurs d’images tels que Stable Diffusion (logiciel libre), Midjourney ou DALL-E (d’Open AI) sont des logiciels qui ont été entraînés en analysant d’énormes quantités d’images. A l’aide d’un système d’apprentissage automatisé, l’intelligence artificielle arrive peu à peu à comprendre les récurrences entre les différentes images, à les reproduire, puis à les combiner pour créer, à partir d’une phrase ou même de quelques mots, une image. Des projets de bande dessinée, de jeux vidéo ou d’illustrations ont pu être entièrement réalisés par ce moyen. Sans connaissances scientifiques pointues, il est désormais possible de produire en quelques minutes de superbes œuvres. Un nouveau médium a ainsi été mis à la disposition des artistes. Mais alors, quelle est la place de l’artiste ? Qui, de l’algorithme ou de l’artiste qui présente l’œuvre finie est son créateur ? Sans prétendre à une réponse définitive dans un domaine en évolution rapide, on peut relever que l’humain, que ce soit dans le choix des données (des images pour la production d’une image), dans le choix sinon dans la mise au point de l’algorithme et, enfin, dans la sélection de l’œuvre qu’il veut présenter au public, reste bien le créateur, l’auteur d’une « œuvre de l’esprit » au sens de notre droit de la propriété intellectuelle comme il est l’auteur, plus généralement, au sens du droit international issu de la Convention de Berne. S’il l’on voulait poursuivre dans le sensationnel, on serait tenté d’ajouter qu’une œuvre réalisée avec l’appui de l’intelligence artificielle pourrait être regardée comme celle d’un artiste augmenté. Après avoir qualifié les artistes de maîtres, artiste augmenté, pourquoi pas ? Si l’on arrive toutefois à comprendre vraiment ce que cela signifie.
Le marché de l’art, quant à lui, a aspiré avec entrain les œuvres produites par le moyen des nouvelles technologies. Dès 2018, un tableau peint au moyen d’un logiciel d’intelligence artificielle, avait été adjugé 432 500 dollars lors d’une vente aux enchères chez Christie’s à New York. Aujourd’hui, le marché des NFT – Non-Fongible Tokens ou jetons non fongibles, en français, qui ne sont pas à proprement parler des œuvres originales mais qui peuvent renvoyer à de telles œuvres – est en plein essor. Christie’s, toujours elle, aurait vendu plus de 150 millions de dollars d’œuvres numériques en 2021. La vente de l’œuvre ‘Everydays : the First 5000 Days’ du graphiste américain Beeple, assemblant 5 000 images numériques de sa création, a été adjugée 69,3 millions de dollars. Le marché de l’art serait-il, à sa manière, l’arbitre de ce qui est de l’art ? A suivre…



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