Montaigne avait en particulière faveur la « conférence », c’est-à-dire la conversation en français contemporain, à laquelle il a consacré tout un chapitre du Livre III des « Essais ». Il en faisait une sorte d’idéal convivial pour l’exercice de l’esprit en bonne compagnie. Aussi n’est-il pas étonnant que ce soit une citation de ce chapitre intitulé « l’Art de conférer » que David Le Breton, éminent professeur de sociologie, ait choisi pour placer en exergue de son propre essai : « Le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit, c’est à mon gré la conférence. J’en trouve l’usage plus doux que d’aucune action de notre vie. Et c’est la raison pourquoi, si j’étais à cette heure forcé de choisir, je consentirais plutôt, ce crois-je, de perdre la vue, que l’ouï ou le parler ». Or, de nos jours, s’écouter et se parler de vive voix, en « présentiel », seraient passés de mode, supplantés par la communication via les technologies numériques. Assurément, à cet égard, Montaigne n’eut pas aimé notre XXIème siècle ! C’est ce qu’a observé, que décrit, analyse et commente l’essai de D. Le Breton sur « La fin de la conversation ? / La parole dans une société spectrale » (Editions Métailié 2024) dont la brièveté (120 pages environ présentées en cours chapitres) rehausse l’intérêt.
Commençons par le constat que dresse l’auteur, un constat assez largement partagé je crois : depuis une vingtaine d’années, le début ce XXIème siècle donc, les usages des nouvelles technologies d’information et de communication – l’ordinateur et surtout le smartphone – ont profondément changé notre vie sociale, l’organisation du travail mais aussi plus généralement le rapport aux autres et au temps, la vie quotidienne. Elles ont tout particulièrement mis à mal l’usage de la conversation dont D. Le Breton considère qu’elle « était depuis toujours la matrice première de la sociabilité » et à laquelle il oppose un autre phénomène : l’émergence et l’envahissement de la communication numérique, laquelle façonne une autre forme de sociabilité : la « sociabilité numérique ». L’effacement de la pratique sociale de la conversation au profit de la communication marquerait rien de moins, soutient-il, qu’ « une profonde rupture anthropologique ». Donc pas une mince affaire.
D. Le Breton insiste sur l’importance de la conversation dans notre vie tant pour la socialisation que pour la perception et la construction de soi. On peut la qualifier « d’insignifiance nécessaire » si l’on s’arrête à son objet – on discute de tout et de rien, de l’important comme de l’insignifiant, mais c’est bien davantage : l’attention à l’autre, la disponibilité à l’écoute et à la parole, au silence de l’un qui encourage l’autre à parler – ce que l’auteur qualifie de « ritualité d’un va-et-vient de la parole » – les mouvements du corps, du visage surtout, qui accompagnent la conversation et complètent le sens des échanges. « La conversation sollicite le risque de la rencontre, celui aussi de la vulnérabilité », écrit D. Le Breton. Le « présentiel » conduit à « se limer à l’autre » pour le dire cette fois avec les mots de Montaigne. Or, cette pratique de sociabilité, sans disparaître totalement bien sûr, et pas de la même façon selon les personnes, est de plus en plus remplacée par une autre, la communication numérique. La communication a dévoré la consommation en la privant du temps nécessaire à sa respiration.
La communication au moyen des technologies numériques est bien différente de la conversation qu’elle tend à supplanter. «La communication tend à dévorer le quotidien, à absorber toute l’attention, elle implique l’absence du visage, la virtualité, la distance, la décorporation, l’efficacité, la rapidité, l’utilité, l’attention flottante. Elle est dans l’impatience, la vitesse, le réflexe, et non la réflexivité… » La communication numérique, en particulier le smartphone, prive de toutes les régulations exercées par le visage, les gestes, les mouvements les attitudes, et même la voix. D. Le Breton évoque concrètement dans son essai ses effets que chacun peut d’ailleurs observer : les gens en permanence « prosternés » – c’est le terme à connotation religieuse qu’il emploie – ou en tout cas les yeux rivés sur leur portable, dans les rues, les cafés, les restaurants, les transports en commun ; les parents qui promènent leurs enfants sans les regarder ou les écouter, parfois même dans l’indifférence à leurs pleurs et à leurs sollicitations. Des fantômes, d’où le sous-titre de l’essai mentionnant une « société spectrale ». L’auteur consacre tout un chapitre à la communication entre adolescents d’aujourd’hui : les digital natives. Il traite aussi de la modification du rapport au temps qu’induit ce qu’il nomme la « taylorisation de la communication » où le temps est régi par l’outil numérique. Le multitâche s’impose à tous. La vitesse du digital « ne laisse plus le temps d’enregistrer les évènements, elle produit l’oubli, elle ne procure que de l’intensité, elle ne laisse aucune trace de mémoire, à la différence de la lenteur ». Un effet qui se conjugue, me semble-t-il, avec celui que provoque l’audition passive des chaînes de télévision d’information en continu. Dans les deux cas, l’écran s’interpose à l’évènement.
D’autres sujets indissociablement liés à la submersion de nos esprits par la communication numérique sont également traités dans cet essai décidément fort riche : ceux des chatbots, les robots conversationnels (appelés à remplacer la perte de la conversation entre humains en chair et en os ?), du rôle de des réseaux sociaux dans le déferlement de la violence, ou encore du phénomène certes marginal mais hallucinant des hikikomoris, ces personnes, souvent des adolescents ou de jeunes adultes qui s’enferment dans leur chambre et n’en sortent plus que rarement, qui n’ont plus que des relations sociales virtuelles, passant leur temps en communication digitale avec des correspondants anonymes, à regarder la télévision, ou encore à jouer à des jeux vidéo. L’ultime stade de l’enfermement volontaire dans le cocon numérique ?
L’auteur aborde enfin le sujet crucial de la surveillance numérique et de l’exploitation à notre insu des données personnelles que laissent derrière nous nos opérations d’information et de communication numériques et qui ne sont pas perdues pour les géants de la tech, sans oublier les agences de renseignement des Etats et les opérateurs malveillants. Sur ce point rien de neuf – ce n’est pas l’objet central du livre commenté – par rapport à ce qui est dénoncé plus longuement dans d’autres ouvrages de référence, par exemple celui du journaliste François Saltiel : « La société du sans contact » (Flammarion 2020) ; et surtout le très complet « The Age of Surveillance Capitalism » (Profile Books 2019) de l’universitaire américaine Shoshana Zuboff
D. Le Breton achève son livre par un dernier chapitre intitulé « Ouverture critique ». Ce n’est pas banal et c’est louable. Il y reconnaît d’emblée que regretter la fin de la conversation n’a guère de sens aujourd’hui. La génération des digital natives ne ressent pas la colonisation du quotidien par le smartphone comme une perte mais tout au contraire comme un bénéfique divertissement sans fin. Au demeurant, même les plus réticents n’ont plus le choix dès lors que la connexion est devenue obligatoire pour des formalités administratives et pour accéder à toutes sortes d’activités du quotidien. Cela étant, maintenir la conversation prend la forme d’une activité de résistance douce aux exigences de rendement et de vitesse. Le livre s’achève par ces deux phrases : « Si le virtuel signe la disparition du réel sous l’égide de la simulation, la conversation le rétablit, renoue avec la présence de l’autre et l’incarnation de la parole. Elle implique en effet une forme de flânerie, de jeu, la mise en évidence du corps, de la sensorialité, la rencontre avec l’autre, même provisoire, sans raison majeure, sans utilité, les yeux dans les yeux, même pour des propos futiles ».
Une lecture saine et utile pour comprendre le monde dans lequel nous vivons et choisir la manière de nous y comporter plutôt que de subir.



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