4 Le jugement de valeur du marché
Dans une économie capitaliste, qu’elle soit libérale à la mode de chez nous ou encadrée à la mode chinoise, il eut été surprenant que l’art échappe à la marchandisation et à la financiarisation. Le marché de l’art finance la création artistique ; il fait vivre les artistes. Faut-il s’en offusquer ? Les ateliers d’artistes, du Titien à Rubens et tant d’autres, ne produisaient-ils pas, eux aussi, pour un marché ? Celui de leur époque. Tant mieux si les artistes gagnent correctement leur vie. Andy Wharol, qui connaissait bien son sujet et son époque, aurait dit à peu près : gagner de l’argent est un art, tout comme travailler, et l’art suprême consiste à réaliser de bonnes affaires !
On notera incidemment que le marché n’est pas, loin s’en faut, le seul mode d’insertion de l’art dans l’économie. Le journal Le Monde daté du 24 décembre 2022 nous informait que Louis Vuitton célébrait ses « noces d’art », c’est-à-dire le concours des artistes à l’économie du luxe. En l’espèce, l’ouverture d’un nouveau lieu à Paris, face à la Samaritaine, conjuguant une exposition, une boutique, un café, une chocolaterie. Comme au temps de l’Art déco, l’esthétisation de la vie quotidienne contemporaine touche le commerce de luxe.
Mais revenons au marché de l’art. Au-delà de la provoc de Warhol, qu’est-ce qu’il peut nous dire – et qui vaille la peine d’être relevé – de ce qui fait art ?
On n’approchera d’une réponse éprouvée qu’en commençant par documenter, aussi concrètement que souhaitable, le marché de l’art tel qu’il est devenu.
Tout d’abord ses acteurs. Il existe, pour la France, des statistiques officielles concernant les artistes. Environ 20 000, dont la moitié de peintres, sont affiliés à une caisse de protection sociale. Mais tous ne le sont pas. Le nombre d’artistes est donc probablement bien supérieur. Et il ne s’agit que de la France. On voit donc qu’au rebours de l’image dépassée et surfaite de l’artiste solitaire vivant sa bohème, la profession d’artiste est nombreuse et sa production vraisemblablement abondante.
Autour des artistes, gravite tout un écosystème économique : des marchands et leurs galeries qui assureraient environ la moitié des ventes, aidés en cela par la multiplication des biennales et des foires d’art de par le monde ; des commissaires-priseurs et les maisons de ventes aux enchères ; et aussi des musées publics et des centres d’art privés, ces derniers souvent gérés par des fondations créées par des personnes richissimes ; des experts et des commissaires d’exposition ; enfin les clients, qu’ils soient collectionneurs ou non, dont le regard et l’envie animent le marché. Tous ont à dire sur l’art en tant qu’ils reconnaissent une œuvre pour être de « l’art » et qu’ils l’évalue une valeur en fonction de l’intérêt qu’ils y portent et du prix qu’ils lui attribuent pour vendre ou acheter. Si l’on devait tenir ce dernier pour un critère majeur, il faudrait déduire de sa flambée sur le marché des arts visuels que la production contemporaine est non seulement abondante et diversifiée dans ses techniques et modes d’expression mais aussi d’une exceptionnelle qualité artistique.
Certes, cette flambée, patente depuis les années 1980, ne concerne pas que les œuvres des contemporains. Dans les années 2000, des œuvres de Picasso ont été vendues aux enchères pour des montants considérables : le ‘garçon à la pipe’ adjugé par Sotheby’s pour 104 millions de dollars en 2004 et ‘Dora Maar au chat’, également chez Sotheby’s pour 95 millions de dollars. La même maison a adjugé l’une des quatre versions du ‘Cri’ d’Edvard Munch 120 millions de dollars en 2012.
Le phénomène n’a fait que croître comme le démontre les rapports successifs de la plate-forme artprice.com qui se glorifie d’être « The World Leader In Art Market Information ».

Artprice.com se vante d’offrir une lecture mondiale des ventes publiques de ‘Fine Art’, c’est-à-dire la peinture, la sculpture, le dessin, la photographie, l’estampe, la tapisserie et les NFT, à l’exclusion des antiquités et du mobilier. Le rapport 2024 pour l’année 01/07/2023-30/06/2024 fait état d’un produit mondial de ventes, au cours d’un an, aux seules enchères publiques d’œuvres d’art contemporain – à savoir les œuvres d’artistes nés après 1945 – se montant à 1,888 milliards représentant 17% du total du marché de l’art. Il ne saurait, dans le format de cet article, être rendu compte de l’entièreté de ce rapport extrêmement riche – sans ironie – d’informations. Toute personne intéressée peut le consulter sur le site d’artprice.com. Le marché de la création artistique contemporaine se porte bien, particulièrement aux États-Unis et en Chine où sont cumulativement réalisés les deux-tiers des ventes, la France comptant pour 3% de part de marché. Jean-Michel Basquiat, Yoshitomo Moro et George Condo sont les artistes qui occupent respectivement les trois premières places du classement des meilleures ventes de l’année. Le rapport d’artprice.com fait aussi état du succès financier des NFT (Non-Fungible Tokens ou Jetons non fongibles en français) en matière d’art qui perdure après le boom de l’année 2021. Si l’art digital demeure un marché de niche, il rencontre un succès non négligeable. Le tout premier NFT labellisé art vendu dans l’histoire des enchères publiques l’a été pour plus de 69 millions de dollars (‘The First 5000 Days’), alors que son prix de départ était de 100 dollars et que l’artiste, Beeple, ne s’était fait connaître ni en galerie ni dans un musée. Il était suivi en revanche par plusieurs millions de followers sur Instagram et avait le soutien précieux de Christie’s. Beeple figure toujours dans la liste des artistes dont les œuvres sont les mieux vendues, après, au cours de l’année écoulée, des artistes comme Tyler Hobbs et Keith Haring.
Qu’est-ce que cet aperçu de l’économie de l’art et de son insertion dans l’économie globale nous apprend sur ce qu’est l’art. A vrai dire fort peu de choses. L’exercice était néanmoins indispensable. La dimension économique de l’art ne peut être ignorée. C’est un secteur économique à part entière ; la marchandisation de l’art est une réalité. Mais, au-delà de cette considération somme toute superficielle, que peut-on avancer ? Faudrait-il jauger la valeur artistique de l’œuvre au prix que l’acheteur l’a payée ? Le succès dépend aussi de la promotion commerciale de l’œuvre et de phénomènes de mode. L’emballement du marché peut aussi signifier que les super riches cèdent à une hubris qui leur font perdre toute mesure en ce domaine. Le marché devient obscène comme l’a dit récemment, désabusé, le directeur de l’Albertina de Vienne. Quelle signification attribuer, pour prendre un exemple bien connu, au prix payé récemment (6,2 millions de dollars) par un collectionneur pour acquérir un exemplaire de « Comedian » de Maurizio Catttelan ? Cette œuvre ( ?) consiste en une installation, à savoir une banane fixée à un mur à l’aide d’un adhésif gris. De l’Art ? Selon quels critères ?

Cela dit, il n’en reste pas moins qu’à sa façon ce marché qualifie l’art et le classe sur sa propre échelle de valeur. Qualification imparfaite, relative et contestable, certes, mais réelle. Il ne faudra pas l’oublier.
JGC



Laisser un commentaire