Quelle bonne surprise que nous fait Philippe Desan en publiant un polar historique, au savant suspense, sur « une ténébreuse affaire » : la mort d’Etienne de La Boétie en août 1563 et le rôle que Montaigne y aurait, peut-être, joué. L’auteur connaît son sujet. Il est l’un des meilleurs spécialistes contemporains de Montaigne et de la littérature française de la Renaissance. Professeur à l’université de Chicago, il est aussi l’éditeur des « Montaigne Studies » et a publié, pour ne mentionner que ses plus récents ouvrages : « Montaigne : une biographie politique » (Odile Jacob 2014), « Dix études sur Montaigne » (Classique Garnier 2020), « La modernité de Montaigne » (Odile Jacob 2022). Disons d’emblée que la touche américaine n’est pas pour rien dans l’approche et la résolution de l’affaire effectivement pour le moins ténébreuse qu’il nous conte.
Le complément de titre est peut être emprunté à Balzac dont le roman « Une ténébreuse affaire » fut aussi, à sa manière, un polar historique inspiré d’un épisode peu clair de l’histoire de France : un complot fomenté contre Napoléon Bonaparte en 1800 et dans lequel Fouché aurait trempé. Un fond ténébreux offre une grande liberté à l’auteur de fiction ; mais il lui faut aussi accréditer le ressort du suspense, autrement dit faire accepter la vraisemblance de son intrigue, et donc l’assoir sur de solides connaissances de l’époque et des protagonistes, plus précisément ici des relations entre Montaigne et La Boétie. On peut à cet égard faire confiance à Philippe Desan. Je ne déflorerai pas cette intrigue dont je me bornerai à dire ici qu’elle fonctionne à la manière de l’élucidation d’un cold case.
On l’aura deviné, le livre commenté nous entraîne dans la commission d’une sorte de sacrilège, ou de blasphème : douter de l’authenticité du récit que Montaigne nous a laissé de l’amitié sublime qui l’aurait uni à La Boétie, en particulier dans le chapitre « De l’Amitié » du Livre I des Essais, dont j’extrais ce passage devenu célèbre : « En l’amitié de quoi je parle, elles [les âmes] se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel [ comprendre : absolu], qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, par ce que c’était moi ». Je n’ai jamais réussi à croire vraiment à cette proclamation, que je trouve quelque peu outrancière, d’une amitié qui l’emporterait sur l’amour, ou plutôt l’absorberait. Que sait-on vraiment de cette amitié en dehors de ce que nous en conte Montaigne ? André Comte-Sponville, dans son remarquable « Dictionnaire amoureux de Montaigne » (Plon 2023) fait lui aussi état de sa perplexité. A l’entrée La Boétie de son dictionnaire, il remarque : « Il fut l’ami fabuleux de Montaigne. Et il n’est pas exclu qu’il y ait eu là une part de fable… ». Plus loin « Sur ce qu’ils vécurent ensemble, aucun détail, aucune anecdote … Cette amitié si forte, si unique, comment expliquer qu’il ait eu si peu à en dire ? Pudeur ?Douleur ? Discrétion ? J’ai quelque peine à y croire ». Quant à La Boétie, il n’a lui-même rien laissé sur ses relations avec Montaigne.
Ce qui autorise Philippe Desan à prendre le conte montanien à rebours en faisant douter – en s’appuyant sur quelques indices matériels dont je ne dirai rien mais qui vont nourrir l’enquête au cœur du polar – de la sincérité et la perfection de cette amitié légendaire et problématique. Et si Montaigne avait menti, ou du moins n’avait pas tout dit, ou avait déformé la réalité à sa main ? Les Essais, il est vrai, ne sont pas une autobiographie. Montaigne ne révèle rien ou presque de sa vie ; il y peint en revanche un portrait de lui en philosophe à son avantage. Et ce faisant, le succès des Essais aidant, il a au cours des siècles imposé son propre récit de sa vie, de sa personnalité, de ses qualités et de ses défauts. Philippe Desan, dans sa nouvelle tenue d’auteur de fiction, excelle à imaginer un autre Montaigne : carriériste durant sa période d’activité de conseiller au Parlement de Bordeaux, se poussant plus tard à la Cour d’Henri III pour obtenir une ambassade à Rome, alors même qu’il a reconnu dans ses Essais que « la plupart de nos vacations sont farcesques » (Essais, Livre III, 2).
C’est un Montaigne restitué dans la matérialité de sa personne et de son environnement, peut-être dissimulateur, menteur et traître à son ami que nous propose Philippe Desan au cours d’une savoureuse enquête que conduisent tambour battant, entre Paris, Bordeaux, l’Italie et les Etats-Unis d’Amérique, ses enquêteurs atypiques : un professeur d’université français enseignant dans une université américaine – un double de l’auteur ? – et une doctorante douée et pugnace. Le tout avec humour – par exemple la description des sorbonnards lors d’une mémorable, et agitée, soutenance de thèse – et aussi avec cette attitude pragmatiste qu’a promue un courant philosophique américain. Bref, en deux mots : ça marche !
Quoi qu’il en soit, amis de Montaigne, soyons rassurés. Quand bien même celui-ci aurait-il plausiblement commis quelques bassesses, pour ne pas dire plus, cela amoindrirait-il la portée philosophique des « Essais », la valeur de son message, ce pourquoi il reste si important de nos jours, ce pourquoi j’ai donné à ce blog le nom « InspirationMontaigne » et que j’ai exposé dans la page « A’ propos de ce blog » où j’écris, je me permet de le répéter : l’intention est de s’inspirer de Montaigne, de sa liberté et de son ouverture d’esprit, de sa lucidité, en bref de sa démarche de pensée, jadis, dans le monde qui était le sien, pour interroger, aujourd’hui, notre monde contemporain. J’y rappelle aussi son humanisme.
Pour ma part, je pense qu’à supposer même que le thriller palpitant de Philippe Desan soit pris sur le fond autrement que dans sa dimension d’exercice de virtuosité et d’ironie – donc soit pris au sérieux – et que l’image de l’homme Montaigne en pâtisse, sa pensée reste vivante et inspirante. L’apprécier n’implique pas d’idéaliser l’auteur. Ce n’est aucunement nécessaire. Ainsi, pour prendre d’autres exemples, l’ignominie du comportement de l’homme Céline, le stalinisme borné d’Aragon sa vie durant, le machisme de Picasso, ou encore la condamnation pour violences conjugales du poète Jean-Michel Maulpois me gênent évidemment mais n’entament pas l’appréciation que j’ai de leurs œuvres.
En conclusion, Philippe Desan est-il allé trop loin ? Montaigne, à sa façon, a par avance justifié son audace en plusieurs chapitres des Essais, notamment dans le chapitre I du Livre II des Essais dans lequel il évoque « l’inconstance de nos actions ».
JGC



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