
Les musées dédiés à l’art le qualifierait nécessairement. Une évidence puisant sa force dans un argument d’autorité, en l’occurrence une autorité institutionnelle, qu’elle soit publique ou privée. Je ne saurais la discuter mais j’observe que l’on trouve de tout dans les musées, même en restreignant le champ muséal à ceux dédiés aux « Beaux-Arts » et aux centres d’art. Ce qui irait dans le sens d’une extrême polysémie du concept d’art. On pouvait s’en douter puisque l’on s’est confronté, dans l’article portant le numéro 4 de cette série, à l’extrême diversité et à l’apparente incohérence du marché actuel de l’art. Cela dit, que vient chercher le public lorsqu’il pousse la porte d’un musée ou centre d’art ?
La Fondation Louis Vuitton a organisé, il y a quelque temps, une exposition consacrée au peintre américain Mark Rothko (né Marcus Roskowitz en 1903 à Dvinsk en Russie, mort à New York en 1970) dans l’étonnant bâtiment où elle est installée à l’ouest de Paris. Une exposition remarquée, à l’époque, pour l’abondance et la qualité des œuvres offertes à la vue du public : 115 tableaux illustrant l’évolution artistique de ce peintre majeur. Le public y vint en foule s’écoulant tant bien que mal en vagues successives au rythme d’une chaque demi-heure. Un grand succès donc. Mais aussi une épreuve commençant avec un cheminement pour le moins laborieux dont la première station, avant même d’entrer dans la première salle d’exposition, était formée par un bouchon constitué de nombreux visiteurs agglutinés devant un texte, imprimé sur un mur, retraçant le parcours du peintre. Une fois cet obstacle franchi, on accédait à une première salle où étaient présentées les œuvres figuratives peintes par Rothko durant la première phase de son parcours artistique, dans les années 1930. Difficile d’approcher les tableaux. La foule était si dense ! Comme souvent il est vrai au début du parcours d’une exposition à succès. Ce fut un peu plus fluide dans les salles suivantes, surtout à partir de la 3ème, quand la figuration et le bref flirt surréaliste ont laissé place à l’abstraction, un terme sans doute quelque peu réducteur, Rothko ayant dit qu’il n’était pas un peintre abstrait et même qu’il ne pouvait y avoir d’abstraction mais capture du souffle de la vie. Quoi qu’il en soit, privé de ses repères familiers, le public circulait sans trop stagner. Son intérêt, apprécié à la durée de contemplation, manifestement s’amenuisait… Ce qui ne veut pas dire pour autant que l’on pouvait voir un tableau à son aise. Les gens passaient mais nombre d’entre eux voulaient photographier ce même tableau. Voir, contempler, se laisser captiver par la lumière vibrante de l’œuvre, ce serait bien … si l’on ne vous passait devant sans arrêt. Et pourquoi le plus souvent ? Pour, smartphone tendu à bout de bras à hauteur des yeux, prendre une photo. A croire que l’important n’était pas de voir l’œuvre mais de mettre des images en réserve, des images sans grain, sans épaisseur, sans trace des gestes de l’artiste, des recouvrements, des débordements. Des images numériques à la lumière affadie, la palpitation absente, l’intensité perdue. Et, j’imagine, de « poster » ensuite, ces reflets émasculés.
Qu’eut-il pensé, lui, Rothko, de l’expérience d’une visite de cette exposition, lui qui employait, à propos de ses peintures, les termes de « eloquence and poignancy » – que je ne sais comment traduire sinon par : puissance d’évocation et intensité poignante. Comment saisir cette intensité dans ce flux de visiteurs effleurant à peine du regard les tableaux, sauf à s’arrêter pour photographier. Qu’eut-il pensé, lui qui pensait que : « The artist invites the spectator to take a journey within the realm of the canvas (L’artiste invite le spectateur à entreprendre un voyage dans le champ de la toile) » ‘La réalité de l’artiste’ .
Cette expérience de l’exposition Rothko réplique, en vrai, une pièce de théâtre ‘Musée haut, musée bas’ créée en 2004 par Jean-Michel Ribes au théâtre du Rond-Point à Paris et portée par le même au cinéma en 2008. On y suit le parcours chaotique et hilarant de visiteurs, dont les personnages joués par Michel Blanc et Victoria Abril, passent d’une salle à l’autre d’un musée imaginaire mais combien réaliste, au rythme de leurs réactions face aux œuvres comme de leurs préoccupations les plus prosaïques. Enfin, au bout du cheminement obligé, sorte de parcours IKEA à la sauce musée, fatigués mais bien content d’y être parvenus, il ne restaient qu’à se rendre à la cafétéria ou à la boutique de produits dérivés. Et l’art dans tout ça ? Bof.
Léonor de Récondo nous livre une expérience bien différente. L’écrivaine et violoniste s’est pliée à l’exercice de passer toute une nuit, seule, dans un musée, et d’en rendre compte dans un livre publié dans la collection ‘Ma nuit au musée’ dont le titre est : « La leçon de ténèbres » (Stock 2020). C’est le Museo del Greco, à Tolède, qu’elle a choisi. Toute une nuit, cela permet, comme elle l’écrit, de « fouiller les tableaux en prenant son temps, à sa guise, à son rythme » d’explorer les plissés, de scruter les mains. Son regard est éduqué. Enfant, ses parents l’ont trainée dans les musées. Parfois, ajoute-t-elle, à cette époque, une toile « lui claquait au visage, la laissant sans voix ». Son appréhension de l’art est résumée dans ces mots : elle est dans l’émotion mais aussi, en même temps, dans quelque chose de construit par son éducation. Elle ne nous dit pas explicitement ce qui fait art pour elle, mais elle nous ramène en terrain vaguement familier : l’émotion, l’alchimie complexe de la sensibilité et de l’esprit, et le travail de l’artiste dont l’appréciation est au moins en partie fonction de son époque et d’une culture acquise. Elle est sensible à la grâce des ciels peints par le Greco, aux visages allongés, à son art du portrait quand il saisit l’abandon de celui qui se livre à lui par inadvertance. « L’heureux hasard de la bête qui oublie un instant qu’elle est épiée ». Elle capte la manière d’El Greco qu’elle rapproche de celle, bien postérieure, de Goya. Ce qui fait écho au documentaire A l’ombre de Goya réalisé par Jean-Claude Carrière lorsque ce dernier se plante devant les deux Majas de Goya, la desnuda y la vestida. Il est fasciné, ensorcelé par leurs regards.
Des expériences rares évidemment, réservées à des happy few. Quant au public ordinaire, si le musée n’est pas trop bondé, il lui reste loisible de faire tout ce que liste avec humour le panneau placé à l’entrée du musée des Beaux-Arts de Lyon (ci-dessus). Utile pour ce confronter à des œuvres dont la qualité d’art a été certifié par l’institution muséale… même si parfois, on se demande bien pourquoi…
JGC



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