L’art, bien sûr, une affaire de goût! Mais de quel goût parle-t-on ? Celui de l’amateur, du collectionneur, du public, de l’époque, d’une civilisation, d’une avant-garde, d’une arrière-garde ?
Courteline croyait tourner en ridicule le douanier Rousseau en lui achetant une toile pour garnir son musée personnel des horreurs. Or ce peintre a plus tard été reconnu comme artiste, tout comme Séraphine de Senlis, une femme de ménage qui peignait des bouquets de fleurs à nul autre pareil. L’art dit naïf fut moqué avant de conquérir son public et d’obtenir la reconnaissance des musées et du marché.
Le mot goût évoque la gourmandise, l’appétence aux saveurs, plus largement l’émotion, la sensibilité, le plaisir esthétique. Du goût et du plaisir esthétique exacerbés, Joris Karl Huysmans (1848 – 1907) a livré à la fin du XIXème siècle, dans son livre A rebours, une fresque captivante, parfois délirante, pimentée d’outrances tantôt insupportables, tantôt délicieuses. Son truchement littéraire, le seul véritable personnage du roman, des Esseintes, un jeune noble, dernier rejeton d’une « race à bout de sang », élevé lorsqu’il était enfant par une mère à court de marques d’affection et un père absent, puis confié à un pensionnat de Pères Jésuites. Devenu un jeune homme riche n’ayant nul besoin de travailler, il a tout essayé en dilapidant allègrement son patrimoine : les plaisirs mondains, le sexe, l’alcool… enragé à salir par ses turpitudes l’héritage familial mais sans parvenir à surmonter le handicap émotionnel dû à son éducation. Jusqu’à ce que « dégrisé, seul, abominablement lassé, implorant une fin que la lâcheté de sa chair l’empêchait d’atteindre » – tiens donc ! – il parte se calfeutrer dans une maison à la campagne, sans voisins immédiats, « loin du flot de Paris ». Pas trop loin quand même : à une journée en train ! Le pitch du livre : un dandy blasé, play-boy à la mode 1900, rebelle à peu de frais et peu sympathique, s’aménage une retraite en la décorant d’œuvres d’art pour son plaisir personnel et selon son goût, sans réelle contrainte d’argent. Retenons que des Esseintes se compte complaisamment au nombre de ceux, rares évidemment, « aux pupilles raffinées, exercées par la littérature et par l’art ».
Selon son goût ! « Il avait voulu, pour la délectation de son esprit et la joie de ses yeux, quelques œuvres suggestives le jetant dans un monde inconnu, lui dévoilant les traces de nouvelles conjectures, lui ébranlant le système nerveux par d’érudites hystéries, par des cauchemars compliqués, par des visions nonchalantes et atroces ». C’est ainsi qu’il acquiert deux œuvres du peintre du rêve, Gustave Moreau, dont une ‘Salomé dansant devant Hérode’ qui hante notre jeune héros et que l’auteur décrit longuement avec les yeux et pour ainsi dire tous les sens et l’esprit envoûté de des Esseintes : « …un enchantement singulier, une incantation vous remuant jusqu’au fond des entrailles, comme celle de certains poèmes de Baudelaire, et l’on demeurait ébahi, songeur, déconcerté, par cet art qui franchissait les limites de la peinture… ».
[https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Salome_Dancing_before_Herod_by_Gustave_Moreau.jpg#/media/Fichier:Salome_Dancing_before_Herod_by_Gustave_Moreau.jpg]
Des Esseintes se procure aussi des œuvres d’Odilon Redon ainsi que des planches, des eaux-fortes et des aquatintes de Goya. Et il s’offre une excentrique fantaisie tenant, bien avant que cela soit à la mode, de la performance et de l’installation : une tortue vivante dont il décore la carapace afin de mettre en valeur un tapis. « Regardant, un jour un tapis d’Orient, à reflets, et suivant les lueurs argentées qui couraient sur la trame de la laine, jaune aladin et violet prune, il s’était dit : il serait bon de placer sur ce tapis quelque chose qui remuât et dont le ton foncé aiguisât la vivacité de ces teintes ». Et des Esseintes de faire glacer d’or et d’incruster de pierres rares la carapace de la tortue… qui n’a d’ailleurs pas survécu. « Il voulait, en somme, une œuvre d’art, et pour ce qu’elle était par elle-même et pour ce qu’elle pouvait permettre de lui prêter ; il voulait aller grâce à elle, comme soutenu par un adjuvant, comme porté par un véhicule, dans une sphère où les sensations sublimes lui imprimeraient une commotion inattendue et dont il chercherait longtemps et même vainement à analyser les causes ». Les élucubrations de Huysmans-des Esseintes sont souvent délectables. Elles nous instruisent sur le goût de l’auteur dans la France, sans doute l’Europe, de son époque. Avec une prétention caricaturalement élitiste : « l’œuvre d’art qui ne demeure pas indifférente aux faux artistes, qui n’est pas contestée par les sots, qui ne se contente pas de susciter l’enthousiasme de quelques-uns, devient, elle aussi, par cela même, pour les initiés, polluée, banale, presque repoussante ».
Il n’y a pas de goût universel. S’il a à voir avec l’émotion, le désir, il se forme dans et par la culture dans laquelle il se manifeste. Même lorsqu’il se veut transgressif, il n’échappe pas à cette influence. L’appréciation d’une œuvre met en jeu une sensibilité esthétique que forment des habitudes de penser, de voir, d’apprécier en fonction d’échelles de valeurs conscientes ou non. Une relativité du goût qu’illustre aussi la chronique du classement du ‘Palais Idéal’ du facteur Cheval. André Malraux a bataillé pour obtenir le classement de cet ouvrage monumental édifié pendant une trentaine d’années, en solitaire, par Ferdinand Cheval à Hauterives (Drôme) en tant que « seul exemple en architecture d’art naïf ». L’avant-garde de l’époque, André Breton Pablo Picasso, Paul Eluard, se sont dit éblouis dès les années 1930 par ce Palais Idéal. Breton, point en manque de compliment, a vu en Cheval « le maître incontesté de l’architecture et de la sculpture médiumniques ». Du vivant de Cheval, un amateur distingué quoique plus obscur, directeur des archives départementales, a salué le « travail de patience et de bon goût » de celui qu’il a qualifié de « facteur artiste ». Un poète de la même époque, de renommée il est vrai assez modeste, Emile Roux-Parassac, a écrit des vers dithyrambiques dans un poème intitulé ‘Ton idéal. Ton palais’ :
« C’est de l’art, du rêve et c’est de l’énergie,
« L’extase d’un beau songe et le prix de l’effort »
Mais quand, au milieu des années 1960, le ministre Malraux voulut faire classer le Palais Idéal en tant que monument historique, les autorités gardiennes du bon goût en matière d’architecture opposèrent une résistance acharnée. Le délégué aux Monuments historiques écrivit dans son rapport à la commission supérieure des Monuments historiques qu’il n’avait vu qu’un « affligeant ramassis d’insanités qui se brouillent dans une cervelle de rustre », « le tout est absolument hideux ». Le Palais Idéal ne sera finalement classé qu’en 1975, plus de 10 années après le lancement de la procédure ! C’est aujourd’hui une œuvre d’art, insolite certes, mais fascinante et qui attire un public considérable dans un lieu à l’écart des grandes routes et dans une région pourtant dénuée d’attrait.
Le goût est une notion fourre-tout qui s’attache comme glu à l’art mais le fait tourner en bourrique. On tend à juger des œuvres d’art selon des critères dérivés de la conception de l’art qui s’est communément imposée antérieurement. Le public est désorienté par les créations nouvelles, a fortiori si elles se veulent ou sont effectivement transgressives, comme en témoignent des réactions courantes devant des œuvres visuelles où la perspective, qui fournissait depuis la Renaissance une armature spatiale rassurante, est absente. Inversement, le dandysme, l’élitisme outrancier, la recherche obsidionale d’originalité, conduisent à affecter un goût singulier. La question se pose alors de savoir s’il s’agit d’un ‘nouveau’ goût, d’une nouvelle façon de percevoir le monde, ou d’une autre expression, formée par réaction, exacerbation, détournement ou répulsion, de modèles plus anciens.
Marcel Duchamp, après avoir mis le public à l’épreuve de son urinoir renversé, a estimé qu’on peut faire avaler n’importe quoi aux gens. Piero Manzoni a fait mieux, si l’on peut dire, en faisant œuvre d’art, selon lui, de la mise en boîte de conserves de petits pois de sa merde d’artiste ! Quel goût !
JGC



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