1 La démocratie a besoin des jeunes et vice-versa – A partir de la lecture de l’essai de Jean Massiet « Les jeunes, c’est l’avenir le présent » (éditions Payot 2024)
Jean Massiet se présente comme un streamer qui décrypte la politique sur Twitch. Les 250 00 followers qu’il revendique sont des jeunes. Et ce qu’il constate dans le cadre de son activité ne lui plait pas : dans notre démocratie libérale, la politique échoue à prendre en compte les aspirations nouvelles et multiformes de la jeunesse. Cet échec, les taux de participation au vote des moins de 30 ans en sont un symptôme quantifiable. Ce taux n’a été que de 28% (contre 59% pour les 65 ans et plus) au 2nd tour des législatives de 2022. Pis encore, 50% des jeunes sans diplôme n’ont voté à aucun des 4 tours des élections présentielle et législatives de 2022. Jean Massiet se comporte en lanceur d’alerte « parce que la démocratie a besoin des jeunes et vice versa » écrit-il en sous-titre de son court essai. Celui-ci n’a pas le léché d’une thèse académique mais le punch d’un coup de gueule. Il faut le lire comme tel, avec ses qualités et ses défauts. Le ressenti est semblable à celui d’une injection d’eau salée dans les narines d’un(e) enrhumé(e). Ce n’est pas agréable mais bien utile !
L’on ne prétend pas ici se prêter à l’exercice d’une recension de l’ouvrage mais plutôt de s’en servir comme d’un tremplin de réflexion car, parvenu au point final, on se rend compte qu’au-delà de la question, certes importante par elle-même, de l’acculturation des jeunes à la politique, c’est celle plus ample de l’avenir du régime que nous avons choisi et qui nous régit depuis plus d’un siècle et demi, la démocratie libérale combinée au système représentatif, qui est en jeu.
Il faudrait, selon Jean Massiet, cesser de fantasmer sur une jeunesse qui n’existe pas, de ressasser « les conneries que les vieux se racontent sur la jeunesse » pour utiliser son langage. Ah oui, il écrit comme il parle ! Un style décapant, tonique, adapté au sujet. Le revers est que ça dérape parfois en confusion, profusion, approximation. Par exemple sur la notion de jeunesse. Les bornes temporelles en sont à peu près fixées : de l’adolescence (mais il évoque aussi longuement les enfants) à la trentaine, âge auquel la plupart des jeunes parviennent à une certaine stabilisation sociale : logement, emploi, couple, famille… L’auteur, qui a 35 ans, ne se voit plus lui-même comme un jeune. Cela dit, alors qu’il reconnait que la jeunesse est plurielle en fonction de multiples paramètres – le milieu familial et social, l’habitat, les moyens financiers, les études suivies – « la jeunesse n’est qu’un mot » selon Bourdieu qu’il cite – il ne tire rien de consistant de ce constat. Il semble surtout parler des jeunes des milieux populaires et des classes moyennes en milieu urbain. Cela dit, si l’on peut douter que tous les jeunes abordent la politique de manière uniforme, il y a des traits communs qui distinguent à cet égard la jeunesse de l’âge adulte et surtout des « vieux ». Un terme qui revient souvent et que l’auteur utilise pour désigner les boomers, une population nombreuse qui a dominé la période allant des années 1980 au début du 21ème siècle et qui pèse toujours sur la société tant en termes économiques (les retraites, la dépendance, les dépenses de santé et la détention du patrimoine) que politiques (ils votent plus que les autres). L’analyse systématique en classes d’âge, remarquons-le au passage, comporte le risque d’une essentialisation peu engageante.
Qu’est-ce qui ne va pas dans la relation des jeunes et de la politique selon Jean Massiet ? Tout d’abord, les politiques s’adressent surtout aux « vieux » par les médias qu’ils affectionnent, c’est-à-dire les médias verticaux : presse écrite, radio et télévision. Pis, ils se représentent la société avec des lunettes de vieux en privilégiant les thèmes de vieux comme l’immigration et l’insécurité et en négligeant les questions qui concernent principalement les jeunes comme l’aide alimentaire – la moitié des bénéficiaires des restaus du cœur depuis 2020 sont des jeunes -, la santé mentale, le logement, l’angoisse climatique. Ils fonctionnent par injonctions à l’égard des jeunes – allez voter ! – mêlant paternalisme punitif et défiance. Quant aux jeunes, s’ils ne regardent pas la télévision, n’écoutent pas la radio et ne lisent pas les journaux, restent en marge des partis et mouvements politiques, ils ne sont pas pour autant dépolitisés mais ils abordent les sujets politiques autrement, sur les réseaux sociaux par lesquels ils peuvent s’exprimer directement (notamment les chats) sans passer par des instances, des temps et des espaces dédiés. Ils participent aussi à des actions horizontales sur le modèle du forum ou du collectif, en recherchant un impact médiatique rapide, notamment par l’interpellation d’une institution et, au-delà, du public. L’enjeu est de forcer l’attention sur des causes précises, des sujets restreints (climat, féminisme, etc.) pour que le dire devienne du faire. La pratique politique traditionnelle leur paraît trop souvent incapable de se hisser à la hauteur des enjeux, d’où une déception qui peut aller jusqu’au rejet – s’engager, ça ne sert à rien – et même au dégoût : les politiques tous corrompus ! Dans une version moins extrême, on trouve aussi chez beaucoup de jeunes le refus de mettre le doigt dans la conflictualité inhérente au politique. Les débats à l’Assemblée Nationale sont vus comme de la téléréalité. Les jeunes n’arrivent pas à percevoir les clivages, surtout depuis l’effacement du clivage gauche-droite qui a structuré la vie politique pendant si longtemps. Une partie de la jeunesse a un problème de fond avec l’idée même d’un monde travaillé par les conflits. Les idées de délibération et de compromis lui sont étrangères, comme celle d’appartenir à un parti. L’engagement est conçu à la carte. Ce qu’on appelle ainsi sur les plateformes numériques se réduit à des interactions entre une entité et sa communauté. Ce sont ces interactions qui ont de la valeur pour eux.
Voilà pour le constat. S’agissant de ce qu’il faudrait faire pour répondre aux attentes politiques des jeunes et revitaliser la démocratie, l’essai convainc guère. Que les politiques apprennent à écouter ce que les gens ont à dire, recourir au chat plutôt que les autoriser, d’en haut, à leur poser à des questions, soit. Mais au-delà, on peine à trouver du nouveau et du praticable. L’appréciation de l’auteur sur des modes d’exercice démocratique alternatifs comme ceux de la démocratie participative et du referendum est pour le moins mitigée. Enfin il n’évoque que marginalement la question politique majeure des conditions de l’exercice du pouvoir – comme si le pouvoir n’était pas au cœur de la politique – et pas du tout celle de l’Etat de droit.
Le monde politique est épuisé selon Jean Massiet. Il faudrait créer des cadres d’action qui permettent aux jeunes d’entrer dans le jeu politique et de s’y sentir utiles. Sans doute. Mais comment ? Sa complaisance à l’égard de La France Insoumise qui, si elle a effectivement ouvert des pistes intéressantes comme la multi-adhésion, l’engagement à la carte en fonction des causes, etc., peut difficilement passer pour un modèle de fonctionnement démocratique, n’ajoute rien de pertinent à sa démarche. Il n’en reste pas moins qu’avec ses insuffisances, l’essai soulève, à partir du phénomène actuel et révélateur de l’attitude des jeunes face à la politique, la question cruciale de l’avenir de la démocratie libérale et système représentatif. Le désengagement, la déception, le dégoût ne sont pas réservés aux jeunes. Ils émanent aujourd’hui de toute la société, y compris des vieux.
Une question d’une très grande complexité qui mérite attention et quelques réflexions complémentaires !
(A suivre …)
JGC



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