Dans l’article précédent sur le même thème (La démocratie libérale : un régime politique à bout de souffle – 2 Des fondations fragilisées) publié sur ce blog le 13/06/2025, j’ai me suis référé au point de vue de Yascha Mounk selon lequel la démocratie libérale repose sur trois piliers – économique, social et communication – devenus branlants. J’ai évoqué dans ce même article les deux premiers. J’en viens ici au troisième : la communication.
La démocratie n’est libérale que si l’information est libre. Encore faut-il que cette liberté s’exerce dans des conditions favorisant un fonctionnement cohérent, non faussé, de ce régime politique. Selon Mounk, il en a bien été ainsi jusqu’au XXIème en raison de la maîtrise, par les élites libérales, d’un nombre limité de moyens de communication de masse, lesquels jouent (jouaient ?) un rôle important dans l’information du public et la formation de ses opinions politiques. Or l’accès de tous à la communication par les réseaux sociaux et l’impact massif de ces réseaux sur les esprits – et les votes – modifie la donne. Il s’agit d’une révolution non seulement technologique mais aussi politique dont rend superbement compte le livre de Giuliano da Empoli : « Les ingénieurs du chaos » (éditions Gallimard, Folio).
Ce livre commence par le constat de la montée des populismes. Un phénomène qui prend l’aspect d’une évidence et qui surprend dans le même temps car il s’impose en mettant tout sens dessus-dessous. Les défauts des leaders populistes sont perçus par leurs électeurs comme des qualités. Leur inexpérience prouve la non appartenance aux élites corrompues et forme gage d’authenticité ; les fake news sont traitées comme de l’information ; les outrances manifestent la liberté d’esprit… Mais, derrière ce que l’auteur appelle le « Carnaval populiste », il y a « le travail acharné d’idéologues et d’experts en Big Data sans lesquels les leaders populistes ne parviendraient pas au pouvoir ». Ce sont les « ingénieurs du chaos » qui ont su exploiter les ressources énormes de la révolution technologique en cours. Ils ont pour noms Dominic Cummings (derrière la campagne pour le Brexit), Gianroberto Casaleggio (derrière le Mouvement 5 Etoiles italien), Arthur Finkelstein (auprès d’Orban en Hongrie), Steve Bannon et Milo Yiannopoulos (auprès de Trump 1). Ils ont réinventé la propagande politique à l’ère des réseaux sociaux et, ce faisant, ont transformé la manière de faire de la politique.
Giuliano da Empoli n’est pas un théoricien abstrait. Il s’appuie sur des faits, qu’il décortique à la manière d’un journaliste d’investigation. C’est à partir d’une analyse approfondie des faits qu’il propose une réflexion en profondeur qui interpelle le lecteur.
Les faits, en résumant, ce sont la révolution numérique, les algorithmes et l’exploitation des comportements des gens. La révolution numérique a produit des machines conçues pour cibler avec une extraordinaire précision chaque consommateur, ses goûts et ses aspirations. Les ingénieurs du chaos ont su en détourner l’objectif originel, commercial, pour cibler avec la même précision chaque électeur. Dans cette perspective, une campagne électorale sur les réseaux a pour objectif non seulement de mobiliser les soutiens mais aussi de démobiliser les autres. A cette fin, l’algorithme peut conduire à soutenir n’importe quelle position pourvu qu’elle intercepte les aspirations et les peurs des électeurs, n’importe quels mensonges et théories complotistes dès lors qu’ils touchent les électeurs ciblés et s’insèrent dans un narratif politique qui privilégie le sensationnel. Il s’agit d’instrumenter les émotions négatives, notamment le ressentiment évoluant en rage des milieux populaires contre les élites financières et méritocratiques. Le chapitre du livre consacré à l’essor du ‘Mouvement 5 étoiles’ italien illustre la prise du pouvoir par cette forme de techno-populisme post-idéologique fondé non sur des idées mais sur des algorithmes.
Cette propagande politique fonctionne parce qu’elle est en phase avec les attentes que crée la révolution numérique, chez le consommateur en premier lieu, mais aussi, par extension, chez l’électeur, en particulier celle de l’immédiateté de la relation Internet qui place tout le monde et toutes les paroles, vraies ou fausses, sur le même plan. C’est ce qui est perçu est ce qui est vrai. La nouvelle propagande libère la parole, désinhibe les comportements, exacerbe les conflits. L’indignation, la peur, l’insulte, la polémique xénophobe ou sexiste génèrent bien plus d’attention et d’engagement que les débats de la vieille politique. Les ingénieurs du chaos ont su capter cette énergie pour l’utiliser dans l’arène politique.
Cela marche d’autant mieux que les partis qui, historiquement, avaient constitué un exutoire à la colère populaire font défaut à une époque où les politiques économiques de l’offre et la mondialisation ont accru considérablement les inégalités tandis que le consumérisme effréné, les processus vertigineux d’innovation et la perte de repères sociaux qu’exprime par exemple le fameux « on n’est plus chez nous ! », créent de multiples frustrations. Ce n’est pas un hasard si le populisme de droite – de gauche aussi mais c’est plus attendu – domine là où l’on votait naguère communiste.
L’ancien paradigme que perpétue le vieux monde politique consiste à créer un consensus majoritaire en adressant à l’électeur moyen des messages susceptibles de faire converger le plus possible d’électeurs. Un modèle politique à tendance centripète qui donne sa place à la médiation, au débat et ouvre une perspective de faire ensemble société. Le nouveau paradigme fonctionne différemment. Il s’agit de déterminer les thèmes pertinents pour chaque individu que cible l’algorithme afin de les utiliser dans une campagne de communication personnalisée, avec l’objectif de générer de l’engagement et d’accroître le trafic sur Internet. Et ce en donnant l’illusion d’une participation directe, de reprendre le contrôle. La politique devient centrifuge. Conclusion sur ce point de Giuliano da Empoli : « D’une certaine manière, la démocratie libérale est une construction newtonienne, fondée sur la séparation des pouvoirs et sur l’idée qu’il est possible, pour les gouvernants et pour les gouvernés, de prendre des décisions rationnelles basées sur une réalité plus ou moins objective (…) Avec la politique quantique, la réalité objective n’existe pas. La version du monde que chacun voit est littéralement invisible aux yeux des autres. Ce qui écarte de plus en plus la possibilité d’une entente ».
Alors, la démocratie libérale, à laquelle il reste au surplus à affronter l’épreuve de l’Intelligence Artificielle – une question que n’aborde pas le livre de Giuliano da Empoli publié avant l’émergence des IA génératives – est-elle définitivement condamnée ?
La question est sérieuse. Tenter d’y répondre implique de creuser davantage. De déterminer surtout à quoi l’on tient, qu’est-ce-qui vaut que l’on s’en préoccupe (à suivre…)
JGC



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