Le simple et le complexe : cette expression est de Lionel Naccache, chercheur en neuroscience à l’Institut du cerveau, professeur à Sorbonne Université et neurologue à la Pitié-Salpêtrière à Paris, auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation scientifique dans son domaine et familier des médias. Il l’a utilisée dans le cadre de trois des chroniques hebdomadaires, diffusées sur les ondes de France Culture du mois de septembre 2023 à la fin du mois de juin 2024, dont le thème général était la subjectivité.
Lionel Naccache part de la question suivante : « sommes-nous capables de penser la complexité du monde avec nos capacités intellectuelles limitées ? ». Il ne s’étend pas sur ce qu’il entend par la complexité du monde. Sans doute, pour lui, cela relève-t-il de l’évidence. Le monde auquel nous appartenons est complexe, à appréhender, à comprendre, bref à penser. Cela mériterait toutefois quelques développements. Pour le moment, je reste avec Lionel Naccache, à ses trois chroniques relatives au simple et au complexe, plus explicitement à nos capacités cognitives, au cœur de son domaine de recherche.
« Les sciences cognitives ont permis de formaliser les limites universelles de notre conscience : nous ne manipulons consciemment qu’un objet mental à la fois, celui qu’à chaque instant nous pouvons nous rapporter à nous-même, sur un mode sériel et lent, au prix d’un effort cognitif ». Aussi surprenant que cela puisse paraître, nous sommes basiquement monotâches, et non pas multitâches comme certaines et certains se plaisent à le croire. Ce qui conditionne notre rapport au monde. Lionel Naccache illustre son propos en ajoutant qu’effectuer une soustraction aussi simple que ‘11-3’ nous demande environ 1 seconde et que nous ne pouvons stocker en mémoire de travail consciente qu’un nombre très limité d’objets mentaux, environ 4 à 5. Le « nous » s’appliquant aussi bien, naguère, à Einstein, qu’en tout temps au commun des mortels ! Ces limites étant posées, qui font un peu mal à notre prétention narcissique d’Homo sapiens, elles doivent être relativisées. La « disponibilité cognitive » dont nous bénéficions nous permet en effet de mettre en relation une information avec toutes nos connaissances et d’inventer des relations inédites fécondes. Nous avons aussi la possibilité d’inhiber des pensées et réflexes mentaux. Enfin, nous pouvons conserver à l’esprit un objet mental aussi longtemps que nous voulons.
Et puis les opérations conscientes ne représentent qu’une fraction de notre cognition. L’essentiel de notre vie mentale n’est en effet pas conscient. Les opérations inconscientes sont très nombreuses et rapides, avec des capacités de calcul bien supérieures à celle de notre espace conscient. En outre, Lionel Naccache insiste sur l’importance des échanges entre conscience et inconscience, à la source de nos intuitions et de notre créativité. « Au final, nous ne manipulons que peu d’objets consciemment, sur un mode lent et sériel, mais chacun d’entre eux peut être rendu de plus en plus complexe grâce à ces interactions conscient/inconscient ». Comme nombre de nos processus cognitifs inconscients sont sous influence de notre posture consciente, les interactions qui en résultent participent à notre capacité à élaborer des pensées et expertises complexes. Ce qui permet d’enrichir énormément notre cognition.
Nous pourrions à ce stade éprouver le besoin d’éclaircissements sur ce que le chercheur chroniqueur entend lorsqu’il emploie les mots de conscient et inconscient. Il y répond tout d’abord en définissant la représentation mentale consciente comme celle que nous pouvons nous rapporter en première personne. Ce qu’il appelle le critère de ‘rapportabilité’. Il développe ensuite son propos en opposant les attributs de la cognition consciente à ceux de la cognition inconsciente. Ainsi la cognition consciente doit être comprise comme la capacité à maintenir activement une représentation mentale aussi longtemps qu’on le veut alors que les représentations mentales non conscientes sont évanescentes ; une représentation mentale consciente peut circuler aisément au sein de nos facultés cognitives (disponibilité cognitive) alors que les processus inconscients demeurent restreints à des domaines spécifiques de la cognition ; il semble que seules nos représentations mentales conscientes soient capables d’induire un changement de notre stratégie cognitive intentionnelle ; nos cogitations conscientes sont considérablement plus lentes que les traitements cognitifs inconscients ; le traitement cognitif conscient procure une sensation subjective d’effort mental, pas les opérations mentales non conscientes ; nous ne pouvons traiter qu’un nombre très limité de représentations mentales distinctes dans la mémoire de travail alors que de très nombreux processus inconscients coexistent au sein de nombreux modules cognitifs et de leurs réseaux spécialisés respectifs ; à un moment donné, une seule représentation mentale occupe la scène de notre conscience alors que de très nombreuses représentations mentales non conscientes opèrent en parallèle les unes des autres. En définitive, la combinaison des processus conscients et inconscients aux attributs différents et complémentaires nous équiperait suffisamment pour appréhender la complexité du monde. Ouf !
Encore que ce ne soit pas si clair. Ce que nous pensons du monde n’est pas un objet posé en dehors du monde ou, pour le dire autrement, nos constructions mentales subjectives (interprétations, croyances, imaginaire) font partie du réel encore que leur contenu ne dispose d’aucune garantie de véracité.
Notre manière de penser la complexité du monde comporte toujours reformulation interne consistant à penser en termes les plus simples possibles. Le risque est en effet de confondre les propriétés de notre méthode de penser avec celles de l’objet visé. Ce n’est pas parce que la méthode consiste à formuler en nous les choses le plus simplement possible qu’il en irait de même de l’état du monde. Cette confusion habituelle peut conduire au réductionnisme. Il convient d’y être attentif. Il ne faut pas renoncer à aborder la complexité, sauf à courir le risque d’un discours appauvri et inexact, de figer la pensée en idéologies, sectarismes, bien-pensance, ostracismes, etc. Lionel Naccache évoque l’idée d’un effort conduisant à un rapprochement sans fin, asymptotique de cette complexité. Il évoque un autre risque de confusion relevant d’une propriété de notre cognition : nous conduisons nombre de nos pensées en nous fixant des buts et des objectifs à atteindre. D’où la tendance au finalisme consistant à penser le monde évoluant vers un but final fixé dès le début qui réduit considérablement notre interprétation de la complexité du monde.
Ces chroniques de Lionel Naccache forment tremplin pour questionner à nouveaux frais les notions de conscience, d’esprit ou encore de sujet et sur notre appréhension de la complexité du monde : que peut-on en connaître et comment ? (A suivre …)
JGC



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