Penser la complexité du monde : commençons avec celle du couple vie mentale et activité cérébrale.
Dans le billet précédent consacré à ce thème, j’ai rapporté les propos de Lionel Naccache sur les deux modes de cognition, conscient et inconscient, et leur appréhension par l’étude de l’activité cérébrale dont il résulte qu’ils ne sont pas réductibles à des phénomènes immatériels. Pour le dire plus trivialement, nous pensons avec nos neurones, notre cerveau, et même l’ensemble de notre corps selon Antonio Damasio (voir ma note de lecture publiée sur ce blog le 7 juin 2024 (« Sentir et Savoir, une nouvelle théorie de la conscience »). Penser est indissociable d’une vie biologique. Ce qui, pour ceux dont la foi ou une idéologie profane suppose une âme immatérielle ou un esprit de même substance, ne va pas de soi. Leur croyance mérite le respect, sans valoir objection.
Des scientifiques ont entrepris, il y a une quarantaine d’années, de traiter la vie mentale comme des processus de traitement de l’information en vue d’en décrire la biologie. Selon la théorie du neurone, le cerveau peut être décrit comme l’organe du traitement de l’information, nos 80 milliards de neurones individuels étant à la manœuvre pour coder des représentations mentales complexes qui définissent notre vie mentale. Les neurosciences cognitives sont parvenues cartographier les aires cérébrales, à saisir la temporalité de nos fonctions mentales (perception, mémoire, langage, raisonnement, imagination, conscience) et à comprendre les propriétés psychologiques et les mécanismes cérébraux de ces fonctions.
Les neurosciences de la mémoire, en particulier, ont notablement progressé. La conception de la mémoire est devenue plurielle. La mémoire épisodique consciente – celle qui appelée dans le « je me souviens » – n’est que l’une des formes que prend la mémoire aux côtés de la mémoire de travail avec laquelle nous manipulons des informations au fur et à mesure qu’elles se présentent à la conscience, la mémoire procédurale qui stocke les règles de fonctionnement des savoir-faire au moyen d’automatismes sensorimoteurs et cognitifs, la mémoire perceptive, la mémoire sémantique, celle des connaissances que nous avons sur le monde et sur nous-mêmes. La connaissance de la spécialisation des aires cérébrales s’est affinée depuis les travaux, qui lui ont valu le prix Nobel de médecine en 1981, du neurophysiologiste Roger Sperry, ainsi que celle de la plasticité cérébrale, ou capacité du cerveau à être transformé par nos expériences, nos apprentissages. Pour illustration de ce propos, le neuroscientifique Sébastien Boher a développé dans son remarquable livre « Où est le sens ? », au sous-titre programmatique « Les découvertes sur notre cerveau qui changent l’avenir de notre civilisation », publié en 2020, le rôle d’une aire cérébrale particulière, le cortex cingulaire, dans l’anticipation, la prédiction, la réaction face à l’imprévu, et même le besoin de sens.
Pour terminer ce billet dans ce registre, je ne résiste pas à l’évocation d’un autre ouvrage savant que les qualités pédagogiques et l’humour de l’auteur rendent accessibles à tous. Celui-ci, le neuroscientifique américain et spécialiste du cerveau, professeur d’anatomie et de neurobiologie à l’université de Californie (Irvine School of Medecine), James Fallon, récemment décédé, a exploré le cerveau du psychopathe. Son ouvrage est intitulé : « The Psychopath Inside », traduit en français « Dans le cerveau d’un psychopathe » (éditions Solar 2025). James Fallon, qui a été consulté à de nombreuses reprises en qualité d’expert sur la personnalité de meurtriers poursuivis devant les tribunaux américains, y rapporte des études de scans cérébraux de meurtriers psychopathes. Ces individus partagent tous, affirme-t-il, un trait commun : une activité exceptionnellement réduite de certaines parties de leurs lobes frontaux temporaux, des zones généralement associées au contrôle de soi et de l’empathie. Une faible activité suggère une absence de raisonnement moral et une incapacité à inhiber ses pulsions. Selon James Fallon, les différents circuits cérébraux fondent probablement les bases anatomiques de nos comportements. Probablement, la réserve n’est pas à négliger. Les humains, observe-t-il, sont des créatures éminemment complexes et, en dépit des progrès de la recherche, le cerveau relève en partie du mystère.
Mais, il faut le répéter, la connaissance de son activité avance. Et l’on se propose d’essayer d’aller plus loin sur le chemin de la pensée de la complexité du monde. Tout d’abord, dans le prolongement de ce qui précède, au sujet de la conscience. Qu’est-ce que l’on peut en dire de nos jours ? Comment l’appréhender ? Les animaux en sont-ils doués ? L’Intelligence Artificielle (IA) peut-elle – pourra-t-elle un jour – y accéder ? Les explorations scientifiques contemporaines, en particulier celles des neurosciences et de la psychologie expérimentale, laissent entrevoir aujourd’hui des commencements de réponse. A suivre…
JGC



Laisser un commentaire