Qu’est-ce que la conscience ? Que peut-on en dire de solide, de sûr, aujourd’hui ? La conscience, un phénomène à la fois intime et universel, d’une infinie complexité. Toutefois les explorations scientifiques contemporaines, en particulier celles des neurosciences et de la psychologie expérimentale, ont commencé à décrypter le mystère par l’étude de ses différentes composantes, des processus biologiques et des structures cognitives et neuronales qui peuvent y être rattachées. Au moins en partie…
En première approche, on pourrait en rester à une définition simple : la conscience est l’état dans lequel nous sommes lorsque nous sommes éveillés. Mais, comme celle de ‘temps’ pour Augustin d’Hippone, la conscience est une notion fuyante. Si quelqu’un vous dit qu’il est conscient, vous le croyez. Mais quid si vous avez devant vous un organisme incapable de l’affirmer, y compris un humain lorsqu’il a été victime d’un traumatisme le rendant incapable de communiquer, un animal, ou encore une intelligence artificielle qui prétend l’être ?
La conscience est un état subjectif. Elle ne peut être observée directement mais cela ne veut pas dire pour autant qu’elle échappe à toute investigation scientifique. De nouveaux outils permettent l’exploration du cerveau et le suivi de l’activité neuronale en temps réel. L’imagerie par résonance magnétique (IRM) fonctionnelle a rendu possible de détecter l’activation des neurones en mesurant l’arrivée de sang oxygéné dans les vaisseaux sanguins qui les alimentent et de photographier les zones du cerveau activées. L’électroencéphalographie (EEG) et la magnétoencéphalographie (MEG) mesurent les courants électriques et les ondes magnétiques qui parcourent le cerveau. Ces techniques permettent de suivre l’activité neuronale en temps réel, en particulier d’étudier l’accès à la conscience perceptive. Et l’on a découvert que le traitement inconscient de l’information est capital. Pratiquement toutes les régions du cerveau peuvent travailler de façon inconsciente. De nombreuses opérations cognitives, depuis les différentes modalités de la perception, la reconnaissance d’un visage, jusqu’à des activités ‘nobles’ comme la compréhension du langage ou l’évaluation d’une situation s’effectuent sans conscience. La part de l’inconscient est majeure jusque dans le processus de décision. En somme, aussi paradoxal que cela puisse apparaître, la conscience n’occuperait qu’une place mineure dans l’ensemble du fonctionnement cérébral.
Mais la conscience est d’une grande importance pour nous. Si toutes les interrogations à son sujet n’ont pas encore trouvé de réponses – loin de là !- les manifestations caractérisant l’accès à la conscience, que les neuroscientifiques désignent comme des ‘signatures’ de l’accès à la conscience, ont été identifiées. La première consiste en une énorme et subite amplification de l’activité neuronale dans de nombreuses régions du cortex, particulièrement dans certaines d’entre elles, les aires pariétales et postérieures et préfrontales bilatérales du cerveau. Lorsqu’une image ou un mot montrés à un sujet sont vus de manière consciente, tout s’active simultanément. La deuxième prend la forme du déploiement d’une onde électrique lente et de grande ampleur au sein de la région pariétofrantale. Une troisième signature consiste dans une synchronisation des signaux électriques que s’échangent les aires corticales, signifiant que tous les neurones impliqués se mettent à travailler en même temps. Enfin, une explosion soudaine d’ondes de haute fréquence constitue une quatrième signature.
D’une expérience à l’autre les mêmes marqueurs biologiques se répètent. Lorsque le cerveau est sollicité, les premières aires cérébrales à s’activer, que le traitement soit conscient ou non, sont celles des cortex visuel et auditif. Parmi les millions de représentations mentales inconscientes qui, à tout instant, traversent les circuits cérébraux, l’une d’entre elles est sélectionnée pour sa pertinence par rapport à nos buts actuels. Un vaste ensemble de neurones répartis dans plusieurs régions cérébrales s’embrasent soudainement pour former un seul état neuronale global. C’est à ce moment que s’allume l’étincelle de la conscience. La conscience est donc une sorte de système de stockage qui maintient l’information en ligne et la rend disponible au reste du cerveau. Cette information peut dès lors être communiquée à toutes les aires de notre cortex, aux systèmes moteurs, attentionnels, de la mémoire, etc. et être incorporée à nos plans d’action. Le cerveau ne s’arrête jamais. On sait, grâce à l’IRM, qu’un cerveau au repos, même en l’absence de tout stimulus extérieur, ne cesse de générer des états de conscience.
Et la conscience de soi ? S’il reste difficile d’apprécier un état subjectif, plusieurs approches ramènent à la même idée : l’expérience subjective de l’individu, de son corps comme de son environnement et de ses connaissances. Que l’on peut observer dans la réussite au test du miroir – se reconnaître dans l’image de soi reflétée par un miroir – que réussissent non seulement les humains mais aussi de nombreuses espèces animales, comme les dauphins par exemple. Je rappelle la définition qu’en propose le neuroscientifique Lionel Naccache et ses collègues (cf. le premier billet publié sur ce blog sur le thème de penser la complexité du monde) : « Si vous êtes capables de vous rapporter à vous-même le moment que vous êtes en train de vivre, alors vous êtes conscients ! ».
La conscience conserve, certes, une part de mystère. La complexité du phénomène doit être respectée. Son étude en ce premier quart du XXIème siècle n’en est, au mieux, qu’en son adolescence. Il faut donc se garder de tomber dans le piège toujours tendu par l’imposture de la simplification. Cela dit, bien des questions s’y rapportant peuvent désormais être utilement posées : la conscience n’implique-t-elle que le seul cerveau ou l’ensemble du corps ? D’autres espèces que les humains en sont-elles dotées ? Que penser des théories ‘mélioristes’ et/ou transhumanistes qui accompagnent – ou précèdent – les progrès des neurotechnologies ? Je me propose d’aborder ces questions dans des billets à suivre…
JGC



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