La conscience sollicite le cerveau mais elle ne réside pas uniquement dans celui-ci. Elle résulte plutôt d’interactions complexes entre le cerveau et le reste du corps. Des recherches récentes ont montré notamment que des perturbations corporelles telles que des altérations de la perception du corps influencent significativement le traitement de l’information sensorielle et la conscience de soi. Selon Antonio Damasio, neuroscientifique (et aussi philosophe) dont j’ai déjà évoqué les travaux dans une note de lecture publiée sur ce blog le 7 juin 2024 (« Sentir et Savoir, une nouvelle théorie de la conscience »), il est impossible d’expliquer la nature de la conscience sans traiter plusieurs questions relatives, notamment, aux différents types d’intelligence, à l’esprit,à la capacité à ressentir, aux mécanismes fonctionnels par lesquels nous éprouvons dans l’esprit un processus qui a lieu dans la dimension physique du corps. Ce n’est qu’ensuite que l’on peut aborder sérieusement la question de savoir comment le cerveau nous fournit des expériences mentales que nous associons systématiquement à nous-mêmes.
Tous les êtres vivants, des bactéries unicellulaires aux humains en passant par les végétaux, jouissent de la capacité de sentir c’est-à-dire de détecter la présence d’un autre organisme et de réagir aux stimuli sensoriels (lumière, froid, vibrations, chocs…). Sentir est la forme la plus élémentaire de la cognition. Tous les organismes vivants, même les plus insignifiants et les plus primitifs, sont capables de répondre intelligemment. L’intelligence conçue comme la capacité de résoudre les problèmes que pose le maintien en vie. Antonio Damasio distingue à cet égard ce qu’il appelle l’intelligence non explicite dont sont doués des organismes comme les bactéries ou les végétaux, qui est une intelligence cachée, fonctionnant sur la base de calculs bioélectriques, sans esprit, d’une autre forme d’intelligence, qu’il qualifie d’explicite. Celle-ci est manifeste et elle requiert un esprit. L’humain bénéficie des deux sortes d’intelligence. Selon lui, le facteur déterminant de la création de l’esprit dont sont pourvus des organismes apparus tardivement dans l’évolution du vivant est d’être doté d’un système nerveux mais ce facteur ne rend pas compte, à lui seul, de l’esprit. L’esprit est constitué d’un flux quasi-continu d’images. La perception des objets et des actions dans le monde extérieur à nous-même (vue, ouïe, toucher, odorat, goût) se transforme en images. Les images – modèles, schémas, « patterns » – sont le produit d’une activité neuronale. Certaines images, auxquelles on ne pense pas spontanément, jouent un rôle important : des images de l’intérieur du corps. Antonio Damasio insiste sur l’apport de l’intéroception, un processus qui ouvre notre monde intérieur (viscères, cœur, respiration, etc.) à l’inspection sensorielle et finalement mentale. De ce processus émergent les sentiments.
Antonio Damasio estime que l’attention s’est trop focalisée sur le cerveau cognitif au détriment de tout le système biologique. L’intérieur de l’organisme abrite une activité chimique spontanée dont le but est de réguler le vivant en accord avec les exigences homéostatiques. Les actions émotionnelles (contraction des muscles lisses, changement du rythme cardiaque, respiration, sécrétion hormonale, posture) visent en général à soutenir l’homéostasie. Les sentiments reflètent un processus de régulation chimique. Ils témoignent d’une coopération intense entre les régions du corps et les éléments neuronaux, d’un dialogue entre la chimie corporelle et l’activité bioélectrique des neurones. Le système nerveux est à l’intérieur d’un corps. Le corps et le système nerveux interagissent directement. Les sentiments primordiaux qui sont issus de ces interactions ont ouvert la voie aux sentiments complexes qu’éprouvent les humains. Ceux-ci, qui peuvent être primaires (faim, soif, douleur, plaisir) ou provoqués par des émotions (peur, colère), sont des expériences mentales qui n’ont pu apparaître qu’après que l’évolution eut conduit au développement de systèmes nerveux complexes capables de créer des cartes et images sensorielles détaillées. Les sentiments ne sont donc pas purement mentaux ; ce sont des hybrides d’esprit et corps. Leur fonction est de faciliter la gestion de la vie en informant l’esprit sur les états de notre monde intérieur. Lorsque nous relions et associons des images dans notre esprit et que nous les transformons par notre imagination créatrice, nous produisons de nouvelles images qui sont autant d’idées concrètes ou abstraites. Les connaissances ne deviennent explicites que lorsqu’elles sont exprimées sous la forme de schémas d’images au sein d’un esprit. Ces schémas d’images reposent sur des cartes dynamiques produites à haute vitesse dans les cortex cérébraux des différents systèmes sensoriels, dont les cortex d’association, ainsi que dans des structures sous-corticales.
Lorsque les évènements mentaux que constituent les images s’inscrivent dans un contexte incluant des sentiments et une perspective de soi, ils deviennent des expériences mentales. Ils deviennent ainsi conscients. En d’autres termes les contenus mentaux sont ressentis dans une perspective singulière, celle de l’organisme particulier auquel l’esprit est inhérent. L’organisme possède son esprit particulier ; l’esprit appartient à son organisme particulier. Selon l’auteur : « La conscience est donc un état d’esprit particulier résultant d’un processus biologique auquel contribuent de multiples évènements mentaux (…) la conscience est un état d’esprit enrichi. Cet enrichissement consiste à inclure dans les processus continus de l’esprit des fragments d’esprit supplémentaires…qui annoncent clairement que tous les contenus mentaux auxquels j’ai actuellement accès m’appartiennent… ».
Antonio Damasio attribue un rôle important aux sentiments. Le sentiment survient à la fois dans mon esprit et dans mon corps. « Pour qu’un esprit conscient puisse émerger, il faut enrichir les processus ordinaires de l’esprit en y ajoutant des connaissances qui se rapportent à mon organisme et qui m’identifie comme le propriétaire de ma vie, de mon corps, de mes pensées ». En d’autres termes la conscience se construit en ajoutant au flux d’images mentales que nous appelons « esprit » un autre ensemble d’images mentales qui donnent des références ressenties et factuelles au propriétaire de l’esprit. Il faut que les images soient informatives pour pouvoir contribuer à l’identification de leur propriétaire. De son côté, mais dans la même veine, selon le philosophe italien Emmanuele Coccia : « Nous considérons que nous sommes des êtres rationnels, pensants et parlants, et pourtant, pour nous vivre signifie avant toutes choses regarder, goûter, toucher ou sentir le monde » (« La Vie sensible » éd. Payot Rivages 2010).
Cela dit, ne nous emballons pas ! Les évènements mentaux sont des phénomènes complexes et certaines des idées et théories rapporté ci-dessus ne sont encore que des propositions plausibles, faute de vérifications expérimentales suffisamment solides. Lesquelles peuvent prendre encore beaucoup de temps. Il n’empêche, la science contemporaine trace pas à pas une voie prometteuse que la philosophie ne peut ignorer.
(A suivre…)
JGC



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