Intelligence, esprit, conscience ont longtemps passé pour n’appartenir qu’à l’espèce humaine au sein des vivants, constituer le trait et la preuve de la singularité de l’humain. Descartes assimilait les animaux non humains à des machines ; pour les modernes, ou à tous le moins la plupart d’entre eux, à sa suite, seul l’Homme serait doté d’un esprit, version séculière de l’âme. Cette vision, parfois qualifiée d’exceptionnaliste, des facultés humaines a fini par imprégner notre perception commune. Il n’en a pas toujours été ainsi. Montaigne, dans son Essai constituant l’Apologie de Raimond de Sebonde, se montrait à cet égard bien plus circonspect, allant jusqu’à écrire : « Nous reconnaissons assez en la plupart de leurs ouvrages, combien les animaux ont d’excellence au-dessus de nous… ». Plus près de nous Darwin a soutenu la thèse d’une continuité entre l’animal et l’humain, y compris en ce qui concerne les comportements et les facultés mentales. Mais il reste difficile d’accepter que les animaux aient une conscience. Et pourtant… Et pourtant près de 300 experts scientifiques et philosophes ont signé une « Déclaration sur la conscience animale » rédigée à l’issue d’une conférence tenue le 19 avril 2024 à la New-York University et reproduite ci-après en français.
« Quels sont les animaux qui ont la capacité d’avoir une expérience consciente ? Bien que de nombreuses incertitudes subsistent, certains points de consensus ont émergé.
Premièrement, l’attribution de l’expérience consciente à d’autres mammifères et aux oiseaux bénéficie d’un solide appui scientifique.
Deuxièmement, des preuves empiriques indiquent au moins une possibilité réaliste d’expérience consciente chez tous les vertébrés (y compris les reptiles, les amphibiens et les poissons) et de nombreux invertébrés (y compris, au minimum, les mollusques céphalopodes, les crustacés décapodes et les insectes).
Troisièmement, lorsqu’il existe une possibilité réaliste d’expérience consciente chez un animal, il est irresponsable d’ignorer cette possibilité dans les décisions concernant cet animal. Nous devons prendre en compte les risques pour le bien-être et utiliser les preuves pour éclairer nos réponses à ces risques ».
Reprenons : s’il faut rester prudent car de nombreuses incertitudes subsistent, des points de consensus ont émergé selon lesquels les mammifères autres que les humains sont dotés de conscience. Il existe aussi des éléments dans le sens d’une possibilité réaliste d’expérience consciente chez tous les autres vertébrés et même chez de nombreux invertébrés, y compris des insectes !
Nous rejoignons ici les travaux d’Antonio Damasio évoqués dans le précédent billet de ce feuilleton sur la pensée de la complexité du monde. D’autres, me semble-t-il dans la même veine, évoquent plusieurs niveaux de conscience, dont la « sentience » définie comme la capacité d’avoir une expérience subjective telles que les émotions en rapport avec le monde qui nous entoure. Des recherches ont abouti à des conclusions, d’autres sont en cours sur les capacités de cognition des animaux. Il a été montré, par exemple, que les animaux ont la capacité non seulement d’éprouver de l’espoir, de la peur, de la douleur mais aussi d’anticiper la douleur. Les éthologues ont observé des pratiques de deuil chez des singes anthropomorphes, chimpanzés et bonobos. La mort d’un membre du groupe entraîne dans le clan la manifestation d’émotions extrêmes par des cris et des gémissements, gestes de menaces et attitudes de soumissions. Le rituel, pouvant comporter une veille du corps du défunt, peut durer plusieurs jours et comporter une sorte de jeune collectif accompagné de formes d’agressivité mêlées à des attitudes de réconfort.
S’agissant de la cognition, un neuro-éthologiste , Martin Giurfa, écrivait dans Le Monde des sciences et de la médecine daté du 5 juin 2024 que les abeilles « peuvent s’affranchir de la nature des stimuli qu’on leur présente pour prendre en compte des règles abstraites qu’elles transposent à des situations et à des objets jamais vus (…) D’autres équipes ont montré que les abeilles pouvaient maîtriser le concept numérique du zéro, et pas seulement compter… ». Et il ne s’agit que de petits invertébrés bien loin des primates que nous considérons comme les moins éloignés de nous ! Les animaux montrent qu’ils développent des formes élaborées d’intelligence, la capacité de résoudre des problèmes en apportant une réponse adaptée à une situation et qu’ils possèdent une mémoire. Des protocoles de recherche s’intéressent à la métacognition, c’est-à-dire à la faculté non seulement de savoir mais aussi de savoir que l’on sait. C’est-à-dire l’évaluation introspective de ses connaissances. Après tout, non seulement des primates, nos cousins, mais même des dauphins, des oiseaux et des poissons réussissent le test du miroir qui passe pour le test de la conscience de soi. Des expériences ont aussi révélé la capacité d’animaux à attribuer des états mentaux à d’autres animaux et de faire preuve d’empathie envers des congénères
S’il demeure une singularité humaine, elle réside dans les capacités linguistiques et relationnelles à la base de formes d’expériences que les animaux non humains n’ont probablement pas. Elle ne se présente cependant pas comme une coupure aussi tranchée que l’on a pu le penser et ne remet pas en cause la continuité du vivant, le passé animal de l’humain. L’hominisation apparaît au terme d’un long processus et non comme une mystérieuse génération spontanée. Comme l’écrivait Montaigne dans l’Essai mentionné plus haut : « C’est une même nature qui roule son cours ».
L’application d’un principe de précaution à cette révélation d’une conscience animale pourrait (devrait ?) mener à une réflexion sur ce que Baptiste Morizot nomme l’« inexploré » : les relations éco-étho-évolutionnaire des vivants non humains entre eux et avec nous (« L’Inexploré » éd. Wildproject 2023). Plus prosaïquement, il devrait nous conduire à des évolutions des pratiques d’expériences scientifiques sur les animaux conduites dans les laboratoires, de l’utilisation des pesticides dans les pratiques d’agriculture eu égard aux effets nocifs sur les abeilles et autres pollinisateurs, des pratiques d’élevage intensif et d’abattage, et aussi, pour chacun d’entre nous, de consommation de viande. Non qu’il faille s’interdire de consommer de la viande mais nous montrer plus vigilants sur le bien-être animal dans les processus de production de la viande de boucherie ou du poisson d’élevage. La Déclaration de New York sur la conscience animale nous invite à réexaminer nos relations avec les autres animaux, de revoir notre approche éthique dans le sens d’un traitement plus respectueux de tous les êtres vivants dans les prises de décision les concernant directement ou indirectement.
(A suivre…)
JGC



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