« Je suis engagé dans les avenues de la vieillesse, ayant piéça [comprendre depuis longtemps] franchi les quarante ans… Ce que je serai dorénavant, ce ne sera plus qu’un demi-être : ce ne sera plus moi : je m’échappe tous les jours, et me dérobe à moi. » Ainsi Montaigne prenait-il acte avec une sereine lucidité, dans le chapitre XVII « De la présomption » du Livre II de ses Essais, de son passage à l’état de vieux et des impedimenta qui pèsent sur cette dernière étape de la vie humaine.
Quarante ans, c’est l’âge d’une maturité épanouie de nos jours et dans nos sociétés du monde occidental. Il en allait différemment au XVIème siècle. Les conditions de vie, en particulier les disettes, les épidémies et autres maladies que l’on ne savait soigner, avaient tôt fait de faire de nos ancêtres une vieille ou un barbon ! Désormais l’allongement de la durée de la vie liée, pour l’essentiel, aux progrès de la médecine et de l’hygiène ainsi qu’au développement de la protection sociale ont changé la donne. Pas si facile de situer l’entrée dans les avenues de la vieillesse mais on n’y échappe pas. Un jour ou l’autre, celles et ceux qui sont encore en vie passé, disons à titre provisoire la soixantaine – une fraction non négligeable de la cohorte a disparu, un détail qui n’en est pas un pour ceux qui ont perdu un être cher avant cet âge ! – ont en point de mire les avenues de la vieillesse. C’est une fatalité avec laquelle on n’est spontanément pas très à l’aise.
Quand devient-on (ou est-on considéré par les autres comme) une vieille, un vieux ?
La société, il est vrai, nous prodigue ses marqueurs. Il y a l’âge auquel on prend sa retraite – les journalistes de télévision en manque d’imagination linguistique y vont allègrement d’un ‘cette retraitée’ ou ‘ce retraité’ pour nommer telle personne à rides et cheveux blancs qu’ils interrogent en extérieur lors de leurs micros-trottoirs ridicules; ce qui après tout n’est pas pire que de se faire traiter d’’anonyme’. Il y ensuite l’âge auquel on accède au statut de senior – nouveau mot vedette de la novlangue pour éviter de dire vieux – bénéficiant de la carte ‘avantage senior’ de la SNCF et d’un tarif réduit dans les musées. Citons encore l’âge à partir duquel le vaccin contre la grippe devient gratuit et l’on vous range dans le même élan dans la catégorie des ‘personnes fragiles’, l’âge auquel on vous propose de participer au ‘dîner des anciens’ de votre commune, l’âge à partir duquel on vous regarde comme et vous-même vous sentez une ‘personne âgée’, etc. Une énumération non exhaustive. Bref, à partir de 60 ans et, de façon plus appuyée, quand vous devenez septuagénaire.
Cette détermination sociale quasi statutaire de l’entrée dans les avenues de la vieillesse reste, on le voit, quelque peu imprécise. Le regard des autres serait-il plus assuré ? Il se joue là quelque chose que mettent en lumière les résultats d’un sondage IPSOS publiés par le magazine si bien nommé « Vieux ». La perception de l’âge auquel on devient vieux varie en fonction de l’âge de ceux auxquels on pose la question. Pas vraiment une surprise. Pour les jeunes (18-20 ans), on devient une vieille ou un vieux à 60 ans ; pour les sondés d’âge mûr (35-44 ans), à 68 ans ; pour ceux qui ont plus de 55 ans, la vieillesse commence à 75 ans. Ainsi, pour les plus jeunes, la notion de 3ème âge a-t-elle conservé un sens alors que pour les plus âgés, la vieillesse est repoussée au 4ème âge. Pour le dire autrement, les jeunes perçoivent leurs aînés comme des vieux dès leurs 60 ans alors qu’il faut devenir un vieillard pour être regardé comme vieux par ses pairs ! Sauf que le mot de vieillard a été banni de leur vocabulaire.
Au-delà des effets de vocabulaire, il y a le réel. Comme souvent, il ne favorise pas l’égalité entre nous. Certes, pour tous, l’usure, la dégradation des fonctions biologiques, la diminution des protections immunitaires, sont inéluctables et irréversibles. Il n’en reste pas moins que l’on ne devient pas tous vieux au même âge. Les capacités fonctionnelles de chacun ne se réduisent pas au même rythme. Il vaut mieux non seulement avoir eu de bonnes cartes génétiques mais aussi, pour ne pas devenir biologiquement vieux trop tôt, ne s’être pas trop exposés, ou n’avoir pas eu à trop s’exposer, à de mauvaises conditions de vie – un travail pénible ou dangereux, des comportements à risques, un air pollué, des aliments imprégnés de pesticides ou saturés de sucre… Chacun peut poursuivre l’énumération.
A moins que l’on soit pressé d’entrer dans les avenues de la vieillesse, en suivant le raisonnement, un brin tortueux sans doute, d’Yves Cusset, philosophe saltimbanque, selon qui « l’un des gros problèmes de la vieillesse, c’est que dans la majorité des cas elle arrive trop tard, on l’a attendu trop longtemps et on n’a plus suffisamment de fraîcheur pour pouvoir la traverser en pleine forme. Si vous voulez allonger votre espérance de vie en bonne santé, devenez vieux le plus tôt possible pour pouvoir le rester plus longtemps ! Alors que vouloir rester jeune à tout prix, c’est énergivore et on finit par y laisser sa santé avant même le début de la vieillesse. Je vous sens perplexes, mais je vous assure que c’est parfaitement logique ». CQFD.
Un brin d’humour sur un sujet aussi austère ne peut pas faire de mal…si l’on ne veut pas devenir vieux trop tôt. Une respiration avant de poursuivre la quête, toujours avec Montaigne. (A suivre…)
JGC



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