Si les avancées récentes des neurosciences, présentées dans les précédents billets publiés sur ce blog sous l’intitulé général ‘Penser la complexité du monde’, ont fait évoluer notre appréhension des notions de conscience et d’esprit, elles alimentent aussi les progrès des neurotechnologies, des applications susceptibles d’affecter l’intimité du cerveau humain. Tant leur finalité que leur emploi appelle une réflexion éthique.
La culture de tissus cérébraux humains en laboratoire est d’ores et déjà maîtrisée. Récemment des chercheurs américains ont fait plus fort. Ils ont augmenté et perfectionné la maturation de ces cultures – dites ‘organoïdes’ – qu’ils ont transplantées dans des cerveaux de rats nouveau-nés. Résultat : des cellules humaines ont rapidement colonisé ces cerveaux. Les nouveaux docteurs Frankenstein ont ce faisant créé des chimères dotées d’un cerveau mi-humain, mi-rat ! Si cette manipulation ouvre une perspective prometteuse pour la recherche en produisant un modèle non invasif de l’accès au cerveau, facilitant ainsi l’étude au niveau moléculaire de maladies psychiatriques humaines et l’expérimentation de nouveaux médicaments, quid, entre autres questions débordant la seule démarche scientifique, du consentement au don de cellules cérébrales à une telle fin, de la douleur infligée lors des expérimentations sur ces cerveaux, de l’accès à la conscience et de la nature de celle-ci chez ces chimères… ?
Les neurotechnologies directement appliquées aux humains soulèvent des questions éthiques. Des personnes qui ont reçu l’implantation d’électrodes pour une stimulation profonde à haute fréquence de leur cerveau ont ensuite rapporté avoir ressenti une altération de leur rapport au monde, de leur capacité à agir sur celui, à contrôler leurs actes, de la perception de leur soi, de leur identité elle-même. Ce que les spécialistes désignent par le terme de leur ‘agentivité’. Ces effets amènent à s’interroger sur les bases neurales du soi et aussi sur la responsabilité personnelle d’individus ainsi perturbés à raison de certaines de leurs actions. On peut dans la même veine évoquer les problèmes que soulèvent des expérimentations ou pratiques de contrôles d’appareils à distance par la pensée ou encore d’interconnections de cerveaux en vue d’un travail en collaboration.
Connecter son cerveau à un ordinateur n’est plus du domaine de la science-fiction. Les interfaces cerveau-machine sont devenues réalité et sont de plus en plus perfectionnées. Ces interfaces relient un cerveau humain et un ordinateur. Elles comportent un dispositif d’acquisition et de traitement des signaux cérébraux par l’ordinateur. Le dispositif technique traduit ces signaux en commandes. Par exemple mouvoir le curseur d’une souris sur un écran ou d’autres tâches comme guider un fauteuil roulant, mouvoir une neuroprothèse, etc. Le futur aspire le présent. Tout cela donne un peu le vertige.
Un futur déjà présent dans lequel les neurotechnologies sont/seront utilisées pour améliorer les performances humaines, que ce soit pour pallier un déficit physiologique, par exemple le traitement de la surdité par l’utilisation d’implants du tronc cérébral pour stimuler les neurones du noyau cochléaire, zone du tronc cérébral où arrive le nerf auditif, ou pour améliorer les performances cognitives d’une personne saine, par exemple une stimulation électrique pour augmenter les capacités de mémoire.
Avec la deuxième branche de cette alternative, nous abordons le ‘méliorisme’ dont on trouve les plus flamboyants adeptes, au seuil du transhumanisme, dans le monde des multimilliardaires de la tech aux Etats-Unis : Bryan Johnson, Jeff Bezos, Ray Kurzweil, Sam Altman et Elon Musk que l’on ne présente plus. L’énumération est bien sûr non exhaustive. Ces gens-là peuvent investir des sommes considérables dans des projets comme l’allongement de la longévité humaine, la régénérescence cellulaire pour « guérir » le vieillissement, etc. Leur credo est l’augmentation des capacités humaines, l’avènement par la technique du surhumain. Ray Kurzweil comme le philosophe Nick Bostrom fondateur de la World Transhumanist Association croient possible de télécharger un jour leur cerveau et de le fusionner avec un ordinateur afin qu’il puissent ainsi continuer à penser après la mort. La mort frappée d’obsolescence ! La finitude humaine dépassée ! En fusionnant l’humain et la technologie, l’humanité améliorée renouvellerait l’évolution par la technologie ! Quant à Elon Musk, une personnalité controversée dont on peut dire a minima qu’elle ne laisse pas indifférent, il ne se berce pas de mots. Il a créé une entreprise, Neuralink, qui a prouvé sa maîtrise des interfaces cerveau-machine. Son objectif est de fusionner un jour le cerveau avec l’IA. Un cerveau parfait ! Pour Elon Musk, la préoccupation thérapeutique est dépassée. Il s’agit, selon ses propres termes, de déverrouiller (« to unlock ») les serrures qui enferment les capacités de l’humain en bonne santé.
Une créature ainsi déverrouillée pourra-t-elle un jour être douée de conscience ? Allons plus loin : une conscience artificielle, désincarnée, est-elle possible ? Nous retournons avec ces questions à la complexité irréductible de la notion de conscience qui a été abordée sous d’autres angles dans les billets précédents.
L’Organisation des Nations Unies pour la science et la culture (UNESCO) a adopté tout récemment, le 12 novembre 2025 à Samarcande, une recommandation offrant un premier cadre éthique mondial. Certes, il ne s’agit que d’une recommandation non contraignante (du « soft power » en anglais) qu’il appartiendra aux Etats et/ou aux organisations internationales comme l’Union Européenne de traduire en normes juridiques. Mais il est remarquable que le texte ait été adopté à l’unanimité des 194 Etats membres de l’UNESCO. Il promeut, entre autres, le consentement éclairé des personnes concernées qui devraient être informées des effets secondaires potentiels, l’adoption de protocoles de recherche et d’application clairs et transparents, la prévention de l’utilisation abusive ou à mauvais escient des neurotechnologies. Il traite aussi de l’utilisation des données neurales recueillies dans le cadre de l’application des neurotechnologies.
(A suivre…)
JGC



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