On l’a vu dans le premier billet de cette débutante série publié le 8 janvier 2026 sur ce blog, Montaigne, constatant qu’il s’était engagé dans les avenues de la vieillesse, poursuivait en ces termes : « ce que je serai dorénavant, ce ne sera plus qu’un demi-être : ce ne sera plus moi : je m’échappe tous les jours, et me dérobe à moi ». Un vieux ne serait donc plus qu’un demi-être, victime du déclin de son corps comme de son esprit, progressivement dépouillé de ce qu’il fut, méconnaissable, devenant étranger à lui-même comme pour les autres. C’est raide.
Devenir étranger à soi-même en vieillissant, Aragon l’a exprimé autrement, quatre siècles après Montaigne, dans le poème « Le Vieil Homme » de son Roman Inachevé :
« Moi qui n’ai jamais pu me faire à mon visage
« Que m’importe traîner dans la clarté des cieux
« Les coutures les traits et les taches de l’âge
« Mais lire les journaux demande d’autres yeux
« Comment courir avec ce cœur qui bat trop vite
« Que s’est-il donc passé La vie et je suis vieux
« Tout pèse. L’ombre augmente aux gestes qu’elle imite
« Le monde extérieur se fait plus exigeant
« Chaque jour autrement je connais mes limites
« Je me sens étranger toujours parmi les gens
« J’entends mal je perds intérêt à tant de choses
« Le jour n’a plus pour moi ses doux reflets changeants »
Ces vers ont été écrit dans les années 1950 alors qu’Aragon touchait à peine aux rives de la soixantaine. Basculer dans la vieillesse, c’est passer une frontière. Une autre façon de prendre conscience : ce ne sera plus moi.
« Rien n’est précaire comme vivre
« Rien comme être n’est passager
« C’est un peu fondre pour le givre
« Et pour le vent être léger
« J’arrive ou je suis étranger
« Un jour tu passes la frontière »
Arriver où l’on est étranger, quand le corps se transforme et que la mise à la retraite, passé les premiers mois d’euphorie, prend vraiment le sens de se retirer de la vie, de la vie ‘normale’ emplie de relations sociales et cadencée par des rythmes imposés. Etranger, on le devient aussi par l’effet de génération. Le malaise de ne plus se sentir en prise avec l’évolution de la société. Les vieux actuels, les boomers, ont appris à écrire avec des porte-plumes, ont écoutés des 45 tours sur des tourne-disques dans leur adolescence, détenu leur premier ordinateur portable à 40 ans, découvert internet à 50 ans et le téléphone portable, qu’ils manipulent à deux mains, à 60 ans. Les transformations ont été tellement nombreuses, profondes et rapides dans les modes de vie qu’il n’est pas surprenant de perdre pied. Finir par passer une frontière…
Mais c’est long vieillir au bout de compte, selon Aragon un poème tiré d’un recueil, Le Voyage de Hollande, postérieur à celui du Roman Inachevé. Le ‘vieillir’ est une transformation continue, au début asymptomatique, qui s’opère de la naissance à la mort. La vie n’étant que l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort, le vieillissement n’est au fond que l’affaiblissement progressif de cette capacité de résistance. Nos corps qui se renouvelaient, se maintenaient jusque-là, se soumettent à l’entropie. La transformation d’abord silencieuse se fait ensuite plus loquace, plus ou moins et plus ou moins tôt ou tard selon les personnes, au fur et à mesure que passe le temps. La dynamique de vie est peu réjouissante à la vue panoramique, rétrospective puis prospective, des personnes d’un certain âge comme l’on dit pudiquement : d’abord une pente ascendante jusqu’à l’arête du toit vers 40 ou 45 ans, ensuite l’autre versant en pente descendante. La vieillesse est une puissante maladie, et qui se coule naturellement et imperceptiblement observe Montaigne au Livre III Chapitre II Du Repentir de ses Essais. Elle gagne dès la fin de l’âge mûr jusqu’à la péremption biologique, celle de la limitation inexorable de nos capacités immunitaires, physiques et bien souvent intellectuelles (Alzheimer !).
Le déclin est une transition vers la mort au cours de laquelle cette réduction de nos capacités entraîne un changement dans la nature des plaisirs ainsi que l’observait Montaigne sur lui comme sur les autres, dans l’impayable Essai sur l’ivrognerie ‘Livre II Chapitre II des Essais). Après un début sans fioriture : « revenons à nos bouteilles », – j’adore ! – Montaigne poursuit : « les incommodités de la vieillesse, qui ont besoin de quelque appui et rafraichissement, en pourraient m’engendrer avec raison désir de cette faculté : car c’est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous dérobe. La chaleur naturelle, disent les bons compagnons, prend premièrement aux pieds : celle-là touche l’enfance. De là elle monte à la moyenne région, où elle se plante longtemps, et y produit, selon moi, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle. Les autres voluptés dorment au prix [en comparaison]. Sur la fin, à la mode d’une vapeur qui va montant et s’exhalant, elle arrive au gosier, où elle fait sa dernière pause (…) Et parce qu’en la vieillesse, nous apportons le palais encrassé de rhume, ou altéré par quelque mauvaise constitution, le vin nous semble meilleur… «
Qu’y a-t-il à ajouter ? On ne peut vivre sainement sans rechercher le plaisir. En tenant compte de ce qu’impose la péremption biologique. Même si c’est dur à accepter. Arrivé à ce point critique, le roman de Romain Gary « Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable » plein d’humour amer, ou d’amertume ironique comme l’on voudra, en tout cas écrit avec le talent d’un double prix Goncourt, me revient en mémoire. Le titre est emprunté à l’inscription qui figurait à l’époque de sa publication, en 1975, sur les pancartes placées à la sortie des bouches du métro parisien. Cette année-là, l’auteur n’avait que 61 ans, à peu près l’âge de son personnage principal dans lequel on ne peut s’empêcher de voir son avatar. Ce n’est pas encore bien ‘vieux’ et pourtant, nous confie ce personnage, je commençais à quitter mon corps comme s’il était étranger. Etonnant écho aux propos de Montaigne et aux vers d’Aragon, d’autant qu’il lâche aussi ailleurs : celui que je fus autrefois ! La grande affaire du roman, c’est le déclin glandulaire, prostate, les érections défaillantes. L’avatar est en proie à un sentiment de dépossession. Le monde lui échappe. Pas seulement l’impuissance sexuelle, ce serait trop simple, l’impuissance tout court, et l’idée du suicide se pointe. Pour autant Romain Gary ne perd jamais le fil de l’humour. Avec lui, on ne sait jamais à quoi s’en tenir. Et d’ailleurs, fusionner tragique et comique, n’est-ce pas le meilleur moyen d’exprimer le vieillir ? Comme le dit un personnage secondaire du roman : c’est un sale truc, être jeune (c’est-à-dire vouloir le rester et vivre comme un jeune) quand on vieillit. Restons-en là pour l’instant. A suivre…
JGC



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