Constatant que nonobstant tous mes retranchements, elle [la vieillesse] gagne pied à pied sur moi, Montaigne ajoute : je résiste tant que je puis (Livre III Chapitre II Du Repentir de ses Essais). Résister, oui, bien sûr, mais qu’est-ce que ça veut dire ?
On peut tout d’abord se demander si le verbe a le même sens selon le stade du vieillissement que l’on a atteint. Celui de l’entrée dans les avenues de la vieillesse, disons, de nos jours, vers la soixantaine, lorsque l’on commence à se trouver trop rassis, trop pesant et trop mûr et que les ans nous font la leçon tous les jours comme le dit Montaigne (Essais Livre III Chapitre V : Sur des vers de Virgile), des expressions que chacun pourra traduire en langage actuel selon son ressenti. Puis celui de la vieillesse indéniable, à un âge variable selon les personnes, dix à quinze ans plus tard pour la plupart des survivants, quand le corps se raidit, s’aigrit, se fane, se couvre de vilaine taches, que des poils inopportuns se montrent dans le oreilles et les narines, que la vue et l’ouïe perdent leur acuité, que les plaies cicatrisent lentement, que les grimaces de la vieillesse, ces grimaces difformes et pitoyables, viennent corrompre l’image de soi, sa ‘contenance’ dit Montaigne, bref que l’on est devenu des personnes fragiles qui s’abonnent aux consultations médicales, fréquentent un peu trop les pharmacies, voire les cliniques et les hôpitaux pour tenter de réparer ce qui peut l’être et faire tenir l’ensemble vaille que vaille. Enfin, le stade auquel on devient personne vulnérable, guettée par la dépendance et/ou la maladie grave, patientèle de la gériatrie, sujet aux polypathologies qui vont sonner le glas.
Résister. Retarder les prises de la vieillesse comme l’écrivait Montaigne. Rester maître de soi, son mot d’ordre. C’est, au bas mot, essayer, au moins, avec constance et obstination, sans fausse excuse, de se maintenir le plus longtemps possible ‘en forme’ physique et mentale. Cela passe, en fonction de l’état de sa santé, par la pratique d’activités comme la marche, le renforcement musculaire – c’est-à-dire, soyons honnêtes, le ralentissement de l’attrition musculaire. Au vu des tours de taille et des fessiers considérables se déhanchant péniblement dans nos rues et ou des corps déambulant affalés sur les caddies dans les allées des grandes surfaces, ce n’est pas gagné pour tout le monde. Passons. Ce qui vaut pour les muscles, les tendons et le squelette vaut a fortiori pour le cerveau. Entretenir ses capacités mentales, par exemple en sollicitant sa mémoire et en pratiquant une ou des activités que l’on voudrait intellectuelles, comme de sa sensibilité, contrer enfin l’isolement en s’investissant, autant que possible, dans occupations familiales et sociales. Tout cela, tu le sais hypothétique lecteur ; on le répète suffisamment, un peu partout et sur tous les tons. Cela dit, du conseil à la mise en pratique, il y a de la déperdition.
Certains, célèbres, donnent l’impression d’avoir réussi. Qui a vu sur scène ou à la télévision un Hugues Auffray nonagénaire en perd ses repères. Et Pierre Soulages, aujourd’hui décédé mais qui serait resté un artiste actif à cent ans sonnés ! Et Michel Serres qui a publié jusqu’à sa mort vers 90 ans ! Quant à Edgar Morin et François Cheng, ils publient toujours. Et Mick Jagger et Paul McCartney, et les acteurs Pierre Richard Pierre Arditti, pour ne citer que des noms très connus, tous nés durant la première moitié du XXème siècle. Ces « vieux » illustres et pétillants ont démenti les représentations convenues. Affaire de bon gènes ? Peut-être. Car pour ce qui est de l’hygiène de vie, le cas Mick Jagger interroge. Mais qu’en sait-on ?
Il en est qui, à l’inverse, se résignent. La résignation n’est pas toujours visible. Elle peut se parer d’une apparence, d’une illusion de dynamisme entretenue par un investissement associatif plus ou moins grand, les voyages en bateau – ah les belles croisières à bord d’immenses bateaux ou d’embarcations fluviales – ou en bus confortables, qui déversent leurs troupeaux de seniors à l’assaut de villes qu’il faut voir et des musées qu’il faut « faire » … et des toilettes des aires d’autoroute ! Ce n’est pas condamnable bien sûr, et ce peut être un antidote à la solitude et un dérivatif à la télévision, mais faut-il, peut-on se satisfaire d’une forme de repli sur un conformisme d’adhésion – au sens figuré comme, presque, au sens propre du mot « adhésion » – aux stéréotypes de l’âge avancé, de s’abandonner à une paresse bien douce au demeurant ?
Il y a, vraiment, bien des façons de vieillir. Question personnelle, de tempérament, peut-être de moyens. Il n’est pas toujours si facile de l’accepter. La résistance peut prendre des formes diverses et quelquefois perverses. Certaines et certains ont un besoin permanent ou périodique de réassurances. Le marché des cosmétiques et de l’esthétique, y compris chirurgicale, se porte bien. Besoin de crème anti-rides, de botox, de néantiser les stigmates de l’âge pour supporter son image dans la glace et le regard des autres. Quand les traits n’ont gardé de leur finesse que la ressemblance un peu floue qui permet à la mémoire de retrouver les contours que l’âge a brouillés comme l’écrivait Romain Gary dans son roman – était-ce un roman ou un témoignage personnel romancé ? – « Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable ». Dans ce livre le personnage avatar de l’auteur est angoissé à l’idée de perdre sa vigueur sexuelle. Il va jusqu’à dire qu’il voudrait mourir avant de mourir mal. Est-ce aussi le besoin de surmonter l’angoisse de déclin qui pousse certains (et certaines mais c’est physiologiquement plus difficile) à devenir parent à l’âge de vieillesse ? Des hommes célèbres sont devenus pères au-delà de 60 ans : Charlie Chaplin, Robert De Niro ou encore Clint Eastwood. Quel rôle l’enfant tient-il dans le film ? Un père à l’allure de grand-père à la sortie de l’école, qui aura passé les 80 ans lorsque l’enfant en aura 20 ? La preuve que l’on est toujours jeune et l’état-civil menteur ? Le doute confine au malaise. Je laisse le dernier mot à Montaigne : Nature se devait contenter d’avoir rendu cet âge misérable sans le rendre ridicule.
Mais il y a pire – ou mieux selon le jugement de chacun – dans la poursuite du prolongement de la vie sans vieillir : la jeunesse éternelle. (La suite dans le prochain billet de cette série …)
JGC



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