Jadis j’ai été intrigué, puis attiré par la philosophie à tel point que je l’ai poursuivie de mon attention et de mon intérêt jusque dans l’enseignement supérieur. Mais, diplôme en poche, je n’ai pas poursuivi ; les aléas de la vie principalement mais aussi une forme de déception m’ont conduit à me réorienter. Les courants philosophiques dominants dans l’entre-soi du monde académique français de ces années-là cultivaient un jargonnage abstrait, de la déconstruction à la promotion de la Différence (avec un D majuscule). Cela me paraissait vain. Hors-sol dirait-on aujourd’hui. Le néo-kantisme me laissait froid. Tenté un temps, comme beaucoup, par le matérialisme dialectique, j’ai tôt fait de le repousser sur le côté. Bergson n’était pas à la mode ; je suis passé à côté. Quant au courant pragmatiste américain, je n’en avais même pas entendu parler. Si bien qu’au bout du compte, je me suis détourné de la philosophie pour n’y revenir que bien plus tard, le temps de la retraite venu. Pour constater que la scène a heureusement changé. En témoigne l’excellent ouvrage de Stéphane Madelrieux, intitulé : « La philosophie comme attitude », paru en 2023 aux éditions PUF.
Cet essai interroge la philosophie. L’auteur soutient que l’on peut y distinguer trois dimensions : 1) c’est une activité, 2) qui met en œuvre des méthodes, 3) procédant, plus fondamentalement, d’une attitude. En premier lieu, la philosophie est une activité de réflexion qui produit des résultats sous forme d’argumentations, de thèses, de doctrines ; la conduite de cette activité de réflexion requiert la mise en œuvre de méthodes. Jusque-là, rien de neuf. C’est le traitement de la troisième dimension, la plus importante selon l’auteur, qui est intéressant. On a tendance à se focaliser sur une doctrine, un système d’idées, alors qu’une philosophie est avant tout, selon lui, une manière de conduire sa vie. Le plus important, insiste-t-il est l’engagement personnel du philosophe ; les méthodes et les thèses ou croyances sont, écrit-il, « plus périphériques ».
C’est là une approche peu familière aux esprits français. Du moins jusqu’à récemment. Quoi qu’il en soit, pour l’expliciter, l’étayer et l’illustrer, Stéphane Madelrieux s’appuie sur le courant pragmatiste dont les principaux promoteurs ont été des philosophes américains de la fin du XIXème siècle et du XXème siècle, au premier rang desquels Pearce, James, Dewey et Rorty. Le livre commenté, disons-le d’emblée, s’inscrit dans cette veine philosophique.
Stéphane Madelrieux rappelle que, depuis Dewey, « il est courant de présenter le pragmatisme par la double thèse selon laquelle penser, c’est résoudre des problèmes et que la meilleure méthode pour résoudre les problèmes est la méthode expérimentale d’élaboration et de vérification des hypothèses ». Cela dit, il ne faut pas commettre l’erreur de réduire le pragmatisme à une méthode, nommément la méthode scientifique. Pour les pragmatistes, les méthodes, avec leurs règles et procédures techniques, sont des ressources à utiliser pour résoudre des problèmes ; l’attitude, quant à elle, se caractérise par des dispositions générales, un esprit. Ce que les pragmatistes proposent, c’est de transposer en philosophie l’esprit scientifique. Pas une méthode mais un esprit, c’est-à-dire une attitude selon laquelle la pensée ne doit jamais être catégorique mais hypothétique, une manière expérimentale de penser.
L’attitude pragmatiste s’oppose aux attitudes dogmatiques en matière de vérité. Parallèlement, elle s’oppose aux attitudes autoritaristes en matière de valeurs. Elle s’oppose aux attitudes qui font reposer toute pensée sur des fondations consistant en une réalité plus profonde que l’expérience – ou pour les kantiens « une matrice immuable organisant le cours de l’expérience elle-même » – qui ne sauraient donc être remises en question. L’attitude pragmatiste conduit ainsi à une critique de la métaphysique qui consiste, selon Dewey, à poser en surplomb du monde empirique une réalité supérieure, à la fois objet de connaissance – des vérités inconditionnées – par la spéculation intellectuelle (ou la contemplation religieuse) et source et garantie de valeurs supérieures aux valeurs seulement humaines. L’attitude pragmatiste rejette les discours métaphysiques en ce qu’ils cherchent à soustraire des principes à tout examen critique en les absolutisant.
Pour les pragmatistes, comme le montre d’ailleurs l’histoire des sciences, aucune idée ou principe ne peut être tenu pour intangible. Ainsi la théorie de la relativité a remis en cause, en la cantonnant, la physique de Newton avant que la mécanique quantique ne bouleverse encore davantage notre appréhension du monde physique. Il ne faudrait pas pour autant inférer de ces exemples que l’on devrait calquer la résolution des problèmes humains sur les sciences dures et encourir ainsi le reproche de réductionnisme. Il faut distinguer les méthodes, avec leurs règles et procédures techniques, et l’attitude avec ses dispositions générales. S’agissant des problèmes humains, ce que propose Dewey est de tirer de l’enquête scientifique l’esprit, les vertus épistémique qui l’animent. C’est l’attitude expérimentale, la manière antidogmatique et antiautoritaire de penser qu’il s’agit de transposer.
On peut aussi apprécier les différences d’attitude en questionnant le rationalisme. L’auteur évoque James pour lequel la doctrine rationaliste d’une réalité plus profonde que l’expérience « témoigne d’un tempérament autoritaire qui non seulement a besoin d’ordre mais qui cherche en outre un ordre à justifier cet ordre en le déduisant de principes extérieurs ou supérieurs au processus concret des expériences humaines ». Le rationalisme pragmatiste, en revanche, « est une entreprise auto-correctrice qui peut mettre en péril n’importe quelle affirmation, quoique pas toutes à la fois ». L’attitude pragmatiste ne conduit pas au pour autant au scepticisme. Elle maintient l’espoir de la vérité tout en prenant au sérieux le risque d’erreur. Un point de vue faillibiliste qui l’amène à envisager les erreurs comme des étapes dans le processus de recherche de la vérité. « Le rôle critique du philosophe consiste alors à démarquer au fur et à mesure de l’apparition des nouveautés culturelles contingentes ce qui est vivant et ce qui est mort dans les manières de penser que nous ont léguées nos traditions philosophiques ».
On ne peut s’empêcher de faire un rapprochement avec Montaigne auquel Stéphane Madelrieux fait d’ailleurs deux ou trois fois allusion. Appréhender la philosophie comme attitude, une manière de conduire sa vie, accorder toute son importance à l’engagement personnel du philosophe, adopter un point de vue faillibiliste contre tout dogmatisme, dissiper l’illusion métaphysique et démonter le sophisme ontologique : n’est-on pas chez Montaigne qui se méfiait tant de « l’ignorance savante », dont le jugement, selon ses mots, ne marchait « qu’à tâtons », qui ne prétendait aucunement enseigner une doctrine, avait le dogmatisme en aversion et disait ne pas peindre l’être mais le passage. Etonnante modernité de Montaigne !
JGC



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