L’esthétique est définie par le Robert comme la « science du beau dans la nature et dans l’art ». Edgar Morin a donné sur ce thème des conférences dont il a publié les textes dans un recueil intitulé « Sur l’Esthétique » (Robert Laffont 2016). Edgar Morin n’est pas connu comme un spécialiste de l’esthétique mais c’est un esprit universel que mille sujets d’intérêts entraînent bien au-delà de la sociologie ou de la philosophie. Et puis le point de vue du promoteur du ‘penser global’ me semble a priori plus alléchant que celui de spécialistes. En d’autres termes, il m’a paru le guide idoine pour entrer dans l’esthétique par la grande porte.
Edgar Morin lie l’esthétique à l’art mais il nous prévient qu’avant d’être « le caractère propre de l’art », c’est une donnée fondamentale de la sensibilité humaine. De là l’importance qu’il accord au ‘sentiment esthétique’. C’est, dit-il, une émotion qui nous vient de formes, couleurs, sons mais aussi de constructions telles que des poèmes, récits, spectacles, voire des idées. Cette émotion peut être suscitée non seulement par des œuvres humaines mais aussi par des spectacles naturels. Ce type d’émotion est à l’origine d’un sentiment de plaisir qui, lorsqu’il monte en intensité, devient émerveillement et même bonheur.
Le sentiment esthétique serait une « modalité » ( un ressenti ?) de l’état poétique. Edgar Morin conçoit en effet la vie humaine comme bipolarisée entre une partie prosaïque où nous faisons les choses machinalement, par obligation et une partie poétique où nous recherchons avant tout le plaisir. L’état poétique, Edgar Morin le voit comme un état second, un « état d’affaiblissement des centres séparateurs cérébraux entre le moi et le non-moi (un toit, un nous, le monde) dans tout ce qui est poésie, amour, communion, participation et émotion esthétique ». Il définit aussi l’état esthétique comme celui d’une « émotion poétique spécifique, plaisante ou heureuse, suscitée par un spectacle de la nature, un évènement, une conduite humaine ou une œuvre d’art ». Et de dessiner une sorte d’échelle graduée allant de l’état poétique, puis esthétique à l’état de transe en passant par les états d’émerveillement, de communion et de possession. Selon lui, l’état de transe « survient dans la créativité artistique sous le nom d’inspiration (…) sentiment d’un souffle créateur qui anime l’artiste à travers l’état de transe ».
L’esthétique d’Edgar Morin n’est somme toute guère originale. Elle mérite toutefois un peu d’attention en ce qu’elle fait reposer son édifice sur des affects d’où naîtrait l’impression de beauté. Une impression, certes influencée par la culture du sujet qui la ressent. Edgar Morin ne croit pas en l’universalité de la beauté ; il pense qu’il n’y a pas à la source de l’émotion esthétique un unique type de beauté. Les beautés reconnues comme telles relèvent pour lui – reprenant le mot de Pascal selon qui la mode et le pays règlent ce que l’on appelle beauté – d’une norme culturelle. En d’autres termes, si l’on comprend bien, l’esthétique que promeut Edgar Morin est une esthétique de la vie où rien ne se passe sans le corps. Je serais tenté de faire un rapprochement avec les travaux scientifiques que présente Antonio Damasio dans son ouvrage « Sentir et Savoir » dont j’ai rendu compte dans ce blog (voir la Table des Articles). Antonio Damasio y fait notamment remarquer que l’attention s’est trop focalisée sur le cerveau cognitif au détriment de tout le système biologique. Il expose que l’intérieur de l’organisme abrite une activité chimique spontanée dont le but est de réguler le vivant en accord avec les exigences homéostatiques. Les émotions visent en général à soutenir l’homéostasie. Les sentiments reflètent un processus de régulation chimique. Le corps et le système nerveux interagissent directement. Les sentiments sont des hybrides d’esprit et corps.
Ce n’est pas habituellement à de telles considérations que renvoie l’accolement de l’épithète esthétique aux mots de sentiment ou émotion. Et pourtant ! Si pour certains l’essentiel est dans l’idée – à l’extrême on aboutit à l’art conceptuel – d’autres, à l’inverse, insistent sur le rôle du corps dans l’expression artistique. Songeons, justement, à l’expressionnisme d’un Bacon ou d’un Munch, ou encore au Greco, à Goya ! Edgar Morin s’inscrit, me semble-t-il, dans ce courant esthétique. Son approche reste toutefois superficielle et donc un peu décevante de la part du prodigieux auteur de « La Méthode » et autres ouvrages remarquables. Il fait valoir, certes et fort justement à mon sens, que nous avons laïcisé la beauté. C’est devenu un mot dont on se sert pour qualifier des expériences sensibles : un paysage, un corps humain, un vêtement, une composition de couleurs, jusqu’à l’outre-noir de Soulages ou le bleu de Klein… Il nous est aussi arrivé d’en retourner le sens en observant que l’émotion esthétique peut surgir d’une horreur esthétisée. Songeons, là encore à Bacon. Mais cela ne me semble pas suffisant. Il sera bientôt temps de s’intéresser sérieusement à la beauté. Dans un prochain article…
JGC



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