J’ai relu récemment le « Montaigne à cheval » (Seuil) de Jean Lacouture, paru il y a déjà trente ans ! Une savoureuse et très complète biographie – l’un n’empêche pas l’autre – de l’auteur des Essais. Pour moi la meilleure ! Aussi n’ai-je d’autre but, en rédigeant ce bref article, que de piquer ta curiosité, hypothétique lecteur, et même, en toute immodestie, susciter en toi l’envie de la lire…
Quelques mots tout d’abord sur l’auteur, Jean Lacouture. Il est né à Bordeaux en 1921 et mort en 2015. Un auteur Bordelais de naissance, une circonstance qui n’est pas sans importance s’agissant de sa relation avec son sujet qui fut maire de Bordeaux et dont le tombeau se trouve dans cette ville, au musée d’Aquitaine. Jean Lacouture fut un biographe chevronné et prolifique, qui prit pour sujet des personnages politiques entrés dans l’histoire : Léon Blum, Nasser, Hô chi Minh, Pierre Mendès France et un magistral De Gaulle dont il fut un détracteur puis un admirateur ; et aussi des écrivains : le Montesquieu, Stendhal, Malraux, et, donc, ce « Montaigne à cheval ». La caractéristique commune de ces biographies : une écriture alerte, vivante qui tient en haleine sans sacrifier aux possibles facilités du genre. La plume, j’oserais dire la patte, d’un auteur qui fut parallèlement un journaliste haut de gamme travaillant pour des fleurons de la presse écrite : Combat, Le Monde, France Soir, le Nouvel Observateur.
On peut s’étonner, pourquoi Montaigne à cheval ? Eh bien, on le constate au fil de la lecture, c’est une excellente manière de restituer Montaigne vivant, un personnage dans la société de son époque, la France des Valois, le Bordeaux d’alors, son Périgord, sa famille, sa vie dans toutes ses dimensions en somme. Et rien d’artificiel dans ce choix. Montaigne l’a écrit lui-même : il aimait monter à cheval et voyager et il était bon cavalier. C’est « le cul sur la selle » (Les Essais III, 9) que cet homme de petite taille se sent le mieux. « Je me tiens à cheval sans démonter, tout coliqueux que je suis, et sans m’y ennuyer, huit et dix heures ». Ce qui fait écho au constat, qu’il a fait lui-même, qu’il n’était pas un homme rivé à son écritoire. Il lui fallait du mouvement pour penser. Comme Nietzsche qui disait que les pensées lui venaient bien mieux en marchant, Montaigne constatait : « mes pensées dorment si je les assis » (III, 3).
Une excellente idée et fort juste donc, que de partir du cavalier pour parler de l’homme Montaigne et suivre le fil de sa vie. Ce d’autant plus que Lacouture a opté pour un mode que je qualifierais de bio-thématique, un ordre d’exposition judicieux pour évoquer la vie de ce petit hobereau du Périgord qui fut aussi acteur des évènements d’un siècle troublé et ni plus ni moins que l’inventeur de la pensée moderne. Un mode permettant de suivre une progression temporelle tout en se concentrant, au fil des chapitres, sur l’exploration et le développement des dimensions pertinentes de la vie de Montaigne. Les premiers chapitres sont consacrés au premier séjour de Montaigne à Paris. L’auteur y évoque de manière vivante et illustrée la jeunesse et les apprentissages de son sujet, l’éveil de sa sensualité et ses rapports aux femmes, qu’il compare un peu plus loin à l’amitié fameuse avec La Boétie, sa fréquentation enfin de la cour de Henri II. Les chapitres suivants mettent en scène les rapports aigres de Montaigne à la robe de magistrat et plus enthousiastes, quoique un peu dérisoires, à son épée de gentilhomme ; puis la Saint-Barthélemy et l’attitude de Montaigne à ce sujet, envers les protestants, son appréhension des guerres de religion ; après, successivement, le voyage à Rome et Montaigne maire de Bordeaux ; enfin Montaigne diplomate, ou plutôt médiateur au cours de la période fort troublée des 3 Henris, la fin des Valois, et la périlleuse accession de Henry IV au trône de France. Tout cela appuyé, documenté, discuté à l’aide des Essais, du journal de voyage et des lectures étendues de l’auteur.
Pour tous ceux que Montaigne intéresse, une biographie de Montaigne remarquable, aussi facile et passionnante à lire que savante dans ses sources et les informations qu’elle délivre !
JGC



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