Il est courant d’associer art et beauté. Ce serait la beauté, illustrée par les chefs-d’œuvre depuis l’antiquité classique, qui ferait art. Une opinion qui n’est toutefois plus, de nos jours, universellement partagée.
La pensée du beau, développée dans la Grèce antique, a atteint son acmé dans la philosophie platonicienne. Dans le Grand Hippias, Socrate est en quête du « Beau tout court », du Beau en soi. Dans le Phédon, il revient sur ce « Beau qui n’est rien que beau ». La beauté d’une chose n’est produite par rien d’autre que par la présence du beau. Dans Le Banquet, elle est conçue comme « éternelle, étrangère à la génération comme à la corruption, à l’accroissement comme au décroissement (…), éternellement unie à elle-même dans l’unicité de sa nature formelle (…) ». C’est en hypostasiant le beau, un beau autoréférent se réfléchissant sur soi, que Platon, selon François Jullien (« Cette étrange idée du beau » Grasset 2010) a inventé l’absolu. C’est à partir du beau, ajoute-t-il, qu’on a commencé à concevoir la transcendance de l’idée. Le beau réussirait ainsi seul ce que ne peuvent le bien, la sagesse ou la justice, à transformer en idéal le sensible dont il émerge.
L’occident chrétien jusqu’à aujourd’hui a adopté, en l’infléchissant vers le divin, cette métaphysique de la transcendance de l’essence-idée de beau. Chez Plotin, au IIIème siècle, le divin est la source de la beauté. Le Bien et la Beauté de l’âme consistent à se rendre semblable à Dieu. Selon Marsile Ficin, au XVème siècle, c’est la grâce du visage divin que nous appelons beauté. La perfection est ce qui est idéalement bon et beau. Bien plus tard, l’idéalisme hégélien (« Introduction à l’esthétique ») a repris cet héritage métaphysique en se passant du recours au divin : le beau artistique y est conçu comme produit de l’esprit, comme la manifestation phénoménale adéquate au concept.
Cette idée de beau que nous tenons de l’héritage grec organise un univers harmonieux selon un ordre statique. Baudelaire n’a-t-il pas été jusqu’à statufier la Beauté dans son poème éponyme : « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre (…) / Je hais le mouvement qui déplace les lignes ». Cette beauté est étrangère au contingent, au mouvement, au périssable, se figeant dans un absolu de stabilité. Comme cette plénitude est rassurante ! Baudelaire n’associe-t-il d’ailleurs pas ordre et beauté dans son « Invitation au voyage » ? Un ordre qui s’exprime par la suprématie de la forme prise dans une conception de l’espace en trois dimensions à laquelle la Renaissance a donné sa plénitude avec la composition picturale en perspective.
La révolution opérée dans les sciences physiques au XXème siècle – la relativité et l’espace-temps d’Einstein, la physique quantique – qui ont invalidé la théorie newtonienne d’un espace absolu – n’a finalement eu que peu d’impact sur la façon dont le grand public se représente la réalité. La prégnance d’une culture, la force de l’habitude… Quoique…
Baudelaire lui-même, fasciné par une charogne, et qui trouvait le beau bizarre, n’était-il pas ambigu dans son « Hymne à la Beauté » : « De tes bijoux l’Horreur n’est pas le moins charmant » ? François Jullien, pour sa part, dans l’ouvrage cité plus haut, écarte l’idée d’une universalité de la beauté. Le sinologue qu’il est nous dit que les Chinois ne pensent pas en termes d’Etre mais de procès, pas de qualité mais de capacité. Ils n’ont pas pensé le beau, ne l’ont pas abstrait des choses. On aurait, en simplifiant, d’un côté, en Europe, l’ordre, la stabilité de la Forme-modèle, l’éternité de l’Idée, de l’Etre, de l’autre, en Chine, le processus, le mouvement, l’essor…
Quant à l’esthétique occidentale contemporaine, elle a amorcé un changement d’orientation en s’affranchissant de la matrice de l’idéalisme platonicien et en rejetant la divinité du beau. Elle est passée de l’Etre immuable à l’attention portée au devenir, au mouvant, à la vie. Picasso disait, en substance, qu’achever un tableau, c’est comme achever un taureau. Est-ce à dire que, dans l’art, l’œuvre finie est morte et que seule importe la création ? De façon moins imagée et plus explicite, le peintre des « Peintures noires », Goya, aurait dit que l’objet de l’art n’est plus la beauté mais la tragédie humaine.
En définitive, l’art contemporain se préoccupe-t-il encore de la beauté ? Faut-il accorder quelque crédit à la formule provocatrice de Barnett Newman selon lequel l’art moderne aurait un désir compulsif de détruire le beau ? Peut-être pas. L’on s’accorderait plutôt, a minima, sur une appréhension relativiste de la beauté, selon l’effet que produit l’œuvre sur le public. Tout autant les corps crucifiés de Bacon que les vierges de Raphaël.
JGC



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