As-tu, hypothétique lecteur, lu ou entendu parler de l’épopée de Gigalmesh ? Elle chante la légende d’un proto-héros, roi légendaire de la cité mésopotamienne d’Uruk au IIIème millénaire avant JC, en quête de l’immortalité. Succès mitigé : il a fini par mourir, mais pas tout à fait puisqu’il serait devenu une divinité du monde infernal, une sorte de Charon de l’antiquissime Mésopotamie. Cette quête d’immortalité, d’autres, dans notre XXIème siècle hyper-technicisé, l’ont reprise avec des moyens financiers considérables et une foi immodérée dans la technologie. Prolonger la vie sans vieillir ! Le mythe de la jeunesse (vie ?) éternelle renaît dans les laboratoires et les cliniques de longévité.
Le mythe de l’immortalité ne reprend pas l’antienne usée de l’immortalité de l’âme. Son thème est une prolongation indéfinie de la vie terrestre – ou martienne – sans vieillir. Ainsi remodelé, le mythe a resurgi dans des laboratoires et des cliniques pour gens fortunés et s’est répandu dans les médias et sur les réseaux sur le ton du discours scientifique.
Commençons en mode mineur par les ‘cliniques de longévité’ ou ‘health resorts’ ou encore ‘longevity hubs’ si l’on préfère s’exprimer en globish. Ces établissements luxueux – il y en aurait plusieurs centaines dans le monde – comme La Prairie à Lausanne, Zoï et Maison Epigenetic à Paris (16ème), proposent des cures et des soins anti-âge. Anti-âge ! Une expression dont l’emploi est devenu courant sans que l’on ne prête attention à la violence qu’elle porte. L’âge est l’ennemi ; il doit être combattu. Lui laisser gagner du terrain serait un signe de faiblesse ou de négligence. Les riches clients des cliniques de longévité – riches il faut l’être car les cures et les soins ne sont pas donnés ! – veulent se donner les moyens de faire face à l’avancement de l’âge. Par la prévention en premier lieu avec la réalisation de bilans de santé, la formation à des exercices physiques, des soins de bien-être et des conseils de nutrition adaptés au profil de chacun. Jusques là, un luxe utile. Mais, et c’est évidemment le plus intéressant, pointe une dimension médicale. Les clients/patients peuvent bénéficier d’une batterie d’examens et de tests : test ADN, test épigénétique, analyse du microbiote, électrocardiogramme, d’autres analyses, etc. en vue de la formulation de conseils et de la prescription de thérapies anti-âge. On peut y croire … ou pas.
En tout cas, la recherche scientifique peut se targuer d’ouvertures récentes et prometteuses. C’est le moment de se mettre en mode majeur et de se familiariser avec le vocabulaire du nouveau mythe de la jeunesse éternelle : les biotechs, les gérosciences, l’épigénétique. La porte de la thérapie cellulaire été grande ouverte, au début de ce siècle, par un chercheur japonais, Shinya Yamanaka, qui a travaillé sur le rajeunissement des cellules humaines sénescentes. Il en a été récompensé en 2012 par le prix Nobel de médecine. En résumé, il a démontré qu’en activant divers gènes, il était possible de reprogrammer des cellules d’un organisme âgé, par exemple celles de la peau, afin de leur redonner les potentialités de cellules d’un organisme jeune. Comme on pouvait s’y attendre, d’autres scientifiques se sont engagés à leur tour sur la piste de l’élimination des cellules sénescentes ou du moins de certaines d’entre elles. L’espérance de vie de souris cobayes a ainsi pu être majorée de 30%. Cela reste des expériences de laboratoire mais l’idée s’est installée que le vieillissement pouvait n’être pas irréversible ! La voie ainsi ouverte est celle menant, dans un avenir plus ou moins lointain, à un prolongement de la vie digne de Mathusalem.
L’essor de la recherche scientifique dans ce domaine est stimulé par des multimilliardaires de la tech, en particulier Sam Altman, Jeff Bezos, Peter Thiel, Elon Musk, et les moyens financiers considérables qui sont les leurs. On pourrait donc se dire que des progrès significatifs sont pour demain et peut-être même que, dans un avenir plus ou moins lointain, on parviendra – ceux qui en auront les moyens financiers – à la jeunesse éternelle. Une perspective que porte notamment l’idéologie du transhumanisme. Lorsque la maladie et le vieillissement, les fragilités biologiques, la mort elle-même, sont ramenés à des problèmes techniques, il devient envisageable, dans l’imaginaire technologique qui domine notre époque, de chercher une solution du même ordre.
Qui vivra verra, le moment venu, si les promesses d’un ralentissement et même d’une atténuation, des effets du vieillissement, ainsi que d’un allongement de l’espérance de vie en bonne santé et de l’espérance de vie tout court, seront tenues. Mais quid de l’élimination du vieillissement et surtout de la mort ? On peut lire dans la documentation sur le sujet que les thérapies à base de reprogrammation cellulaire – qui consistent, en partie, à mimer le comportement des cellules cancéreuses – se sont heurtées au risque de cancer. Il faut aussi prendre en compte les agressions que nos modes de vie et de production ne cessent d’engendrer : les aliments que toutes sortes de substances, pesticides et autres, rendent malsains, l’air pollué que nous respirons, les comportements dangereux que nous adoptons, les accidents, les guerres, etc. bref les risques et les aléas de la vie.
Enfin, essayons d’imaginer une société de Mathusalems. On en a déjà un petit aperçu dans les sociétés européennes actuelles que recouvrent des vagues de seniors en même temps que les strates jeunes des pyramides démographiques se réduisent. Car il semble bien exister un lien entre mourir et se reproduire. Et pas seulement sur un plan, disons, sociologique. En conclusion – provisoire bien sûr! – vieillir, ce n’est pas drôle et devoir mourir un jour ce n’est pas réjouissant, surtout quand l’échéance inéluctable se rapproche, mais l’alternative envisagée ci-dessus ne réussit pas à me convaincre entièrement. Gigalmesh, lui, n’a pas vraiment réussi.
(A suivre…)
JGC



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