J’avais l’intention de publier cet article un peu plus loin dans cette série sur le thème général de penser la complexité du monde. La mort toute récente, à plus de 104 ans, d’Edgar Morin, m’incite à le publier dès maintenant, en hommage à ce « paraphilosophe » comme il s’est qualifié lui-même un jour à la radio, que j’admire et dont les travaux m’ont, comme on le verra si on lit les lignes qui suivent, tant inspiré.JGC
Elaborer une méthode apte à penser la complexité du monde, telle fut l’entreprise majeure d’Edgar Morin au cours de sa longue vie. Et qui l’a occupé jusqu’à sa fin toute récente, à cent ans passés de quatre ans. Personnalité aussi inclassable que le fut Montaigne autrefois, philosophe, sociologue, anthropologue, épistémologue, engagé dans la résistance durant l’Occupation, divorcé du communisme, passionné de cinéma, séducteur impénitent, il est l’auteur d’une monumentale « Méthode » et de nombreux autres ouvrages dans lesquels il appelle inlassablement au dépassement du paradigme rationaliste sec, dominant depuis Descartes, au profit d’un autre, celui de la « pensée complexe », afin d’affronter de façon plus pertinente le défi de la connaissance du réel.
C’est le thème central de « La Méthode », mais aussi de nombreux autres ouvrages, et articles qu’Edgar Morin a publiés, ou de conférences qu’il a données, en particulier : « Introduction à la pensée complexe », un remembrement de divers textes publié au Seuil en 2005 et l’indispensable « Connaissance, ignorance, mystère » publié chez Fayard en 2017. Pour ceux qui veulent faire plus ample connaissance avec l’auteur, je signale un Hors-Série du journal Le Monde de 2021 : « Edgar Morin Le philosophe indiscipliné ».
On attend généralement de la pensée qu’elle ordonne le réel et y mette de la clarté. Ce qui répond aux canons de la rationalité cartésienne dont nous sommes imprégnés : découvrir derrière la complexité apparente des phénomènes un ordre parfait assuré par des lois qui les régissent et ériger en principe de vérité les « idées claires et distinctes ». Un mode de pensée qu’Edgar Morin désigne par l’expression de paradigme de la simplification et dont il a mis en évidence les insuffisances.
Un paradigme est un cadre de pensée, des principes et des idées qui gouvernent notre vision des choses et du monde sans que nous en ayons conscience. Il affecte la méthodologie mais aussi l’épistémologie, l’ontologie, la pratique ainsi que la conception de la société et de la politique. Un paradigme assure un contrôle de la logique du discours.
Le paradigme de simplicité est celui qui met de l’ordre dans l’univers. Il a pour ambition de contrôler et de maîtriser le réel. Or, les progrès des sciences depuis un peu plus d’un siècle ont conduit à buter sur la complexité du réel. Cela a été évoqué dans les articles précédents de cette série. Les progrès de la science physique, en particulier. Au niveau des particules, la complexité s’est révélée dans l’interdépendance du sujet et de l’objet, l’insertion de l’aléa dans la connaissance, la dé-réification de la notion de matière, l’irruption de la contradiction logique dans la description empirique de la particule élémentaire qui se présente à l’observateur tantôt comme une onde tantôt comme un corpuscule et nous entraîne aux confins de l’inconcevable et de l’indicible. Au niveau de la cosmologie, la complexité s’est révélée dans la fusion de l’espace et du temps et le mystère du début (avant le Big Bang) et de la fin.
Le rationalisme cartésien fut utile mais ne suffit plus selon Edgar Morin. Il en a rejeté les principes, d’une part, de disjonction aboutissant à une hyperspécialisation entre disciplines qu’il a jugée inadaptée à appréhender le tissu complexe des réalités et, d’autre part, de réduction abusivement simplificatrice (du biologique au physique, de l’humain au biologique) qui le gouvernent. Il nous a invité à ce qu’il n’hésitait pas à qualifier de révolution paradigmatique : passer à un ‘paradigme de complexité’ capable de traiter avec le réel tout en admettant que la connaissance complète est impossible. Il faut écarter, à ce stade, un possible malentendu. Edgar Morin est resté un rationaliste convaincu. Il reconnaissait que les instruments qui nous permettent de connaître le monde dans sa complexité sont de nature rationnelle. Mais il insistait sur la distinction entre rationalité et rationalisation. Notre esprit est rationnel en ce sens qu’il crée des structures logiques et les applique sur le monde. Toutefois, il pensait que la rationalité ne pouvait enfermer dans un système logique la totalité du réel. La rationalisation, qu’il faut distinguer de la rationalité, c’est vouloir confiner à toute force la réalité dans un système cohérent. Or, et c’est toute la difficulté, entre la rationalisation, poussée jusqu’au délire logique, et la rationalité, il n’y a pas de frontière nette.
Mais alors, qu’est-ce que la pensée complexe promue par Edgar Morin ? Je la comprends comme consistant tout d’abord en une attitude, celle qui tout en recherchant la clarté, l’ordre, le déterminisme, les sait insuffisants. Une attitude soutenant un stratégie de résolution des problèmes en ayant à l’esprit que la reconnaissance de la complexité emporte l’impossibilité d’achèvement, une part d’incertitude et la reconnaissance in fine, d’une possible confrontation à l’indicible. Car, il faut le garder à l’esprit, la complexité n’est pas seulement un phénomène quantitatif, par exemple la quantité d’interactions et d’interférences entre des milliards de molécules dans une cellule et de cellules dans un organisme vivant. Elle a toujours affaire avec le hasard, une part d’incertitude tenant soit aux limites de notre entendement soit inscrite dans les phénomènes.
La pensée complexe, c’est en second lieu une batterie de principes logiques qui complètent ou corrigent, selon le cas, ceux plus familiers de la rationalité cartésienne. Le premier est le principe dialogique qui n’est pas facile à comprendre. Il revient, en reprenant les mots d’Edgar Morin, à penser ensemble, sans incohérences, deux idées pourtant contraires. ( cf. ‘La Méthode’ I p512). Un dépassement de la dialectique qui associe des termes complémentaires et antagonistes, par exemple : ordre/désordre/organisation. Une manière de penser inspirée d’Héraclite dans son refus des oppositions irréductibles de concepts,illustré par sa maxime sur la vie et la mort : « Vivre de mort, mourir de vie ». Nos organismes ne vivent en effet que par le travail incessant au cours duquel se dégradent les molécules de nos cellules, qui elles-mêmes meurent. Sans arrêt au cours de notre vie, nos cellules sont renouvelées, à part celles du cerveau. Vivre, c’est donc sans cesse mourir et se rajeunir. Un deuxième principe de la pensée complexe est celui de la récursion organisationnelle (qui est produit et producteur). Un troisième est le principe hologrammique selon lequel la partie est dans le tout et le tout est dans la partie – par exemple, dans la monde biologique, chaque cellule de notre organisme contient la totalité de l’information génétique de cet organisme. Ce principe renvoie à la formule de Pascal : « Je ne peux pas concevoir le tout sans concevoir les parties et je ne peux pas concevoir les parties sans concevoir le tout ». La pensée complexe c’est, enfin, dépasser l’hyperspécialisation disciplinaire au profit d’une connaissance qui sache relier, articuler les savoirs les uns aux autres. L’ensemble caractérise la rationalité ouverte , autant dans le lien que dans la distinction entre le système ouvert et son environnement.
Edgar Morin se disait conscient que le mot de complexité exprime un embarras et que la nécessité de la pensée complexe ne peut s’imposer que progressivement, au terme d’un long cheminement.
Ce qui m’intéresse dans cette notion de pensée complexe selon Edgar Morin est moins son articulation en principes logiques que l’attitude qui la porte et l’anime. Dans le sillage de Stéphane Madelrieux et des pragmatistes, je fais mienne l’idée qu’une philosophie ne se résume pas à une doctrine ou à une méthode mais qu’elle se définit aussi, et même surtout, à une attitude, une manière de conduire sa pensée ( voir sur ce blog l’article « La philosophie comme attitude » publié le 21 mars 2025). Dans le cas de la pensée complexe selon Edgar Morin une attitude critique du dogmatisme dans lequel la rationalité verse dans la rationalisation, l’idée que l’on puisse enfermer la réalité dans un discours, une formule, un concept. Comme l’a dit Edgar Morin, tout système prétendant au rationalisme total se heurte au théorème de Gödel : dans un système formalisé, il est au moins une proposition qui est indécidable. Certes la proposition indécidable peut être démontrée dans un autre (méta) système, mais celui-ci comportera aussi sa brèche logique. Il y là une barrière infranchissable à l’achèvement de la connaissance. La vraie rationalité est tolérante à l’égard des mystères.
JGC



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