Les philosophes contemporains, à la différence de nombre de ceux, de langue française, de la fin du siècle passé, laissent de côté les vains jeux de langage et le nombrilisme académique pour s’adresser aux enjeux majeurs du présent et du futur. Il en est certainement ainsi de Jean-Noël Missa, un philosophe belge qui nous propose « Technofuturisme : La philosophie de la Silicon Valley », un livre de 200 pages publié dans la collection ‘Regards’ des éditions de l’Académie royale de Belgique.
Le propos de l’auteur est de questionner la philosophie, qu’il qualifie d’implicite et qui inspire consciemment ou de façon plus diffuse les élites technologiques de la Silicon Valley. Il la désigne par le néologisme de ‘technofuturisme’. Ce n’est pas l’une de ces idéologies à la mode comme il en naît et disparaît à toute époque mais un puissant courant de pensée capable d’exercer une forme de pouvoir, tant sur le plan culturel en structurant désormais les imaginaires collectifs, que politique en influençant les choix technologiques des grandes puissances. Il entretient une conception du monde où la technologie est appelée à façonner le destin de l’humain en l’émancipant des limites biologiques et terrestres qui le bornent jusqu’à présent, et dans nos représentations généralement admises pour l’éternité.
Le technofuturisme s’épanouit dans la Silicon Valley. Ce n’est pas anodin. Car compte tenu des moyens financiers considérables des élites de la Tech, de leur maîtrise des outils de recherche, des infrastructures de l’industrie du numérique et de leur influence dans les cercles les plus éminents de la politique américaine et mondiale, c’est, au cœur même du pouvoir que s’impose le technofuturisme. Cela donne une première idée de l’importance du sujet que traite Jean-Noël Missa. Son travail ne se réduit pas, loin de là, à un exercice de curiosité intellectuelle.
Mais le ‘technofuturisme’, qu’est-ce au juste ? L’auteur soutient que cette philosophie implicite du monde de la Tech repose principalement sur trois axes, ou plutôt trois moteurs, ne fonctionnant pas en parallèle mais en synergie : 1) l’orientation transhumaniste qui promeut rien de moins que l’amélioration technologique de l’humain ; 2) une vigilance accrue vis-à-vis des risques existentiels pour l’humanité (réchauffement climatique, pandémies, arme atomique et, paradoxalement, risques résultant du développement des nouvelles technologies, en particulier l’IA (intelligence artificielle) ; 3) une volonté affirmée d’expansion spatiale à la fois comme horizon civilisationnel et comme assurance contre l’extinction.
Je n’évoquerai d’emblée que brièvement ce dernier volet, l’expansion spatiale, auquel Jean-Noël Missa ne consacre d’ailleurs que quelques pages à la fin de son livre. L’objectif est d’assurer la survie de l’humanité face à une catastrophe existentielle – survie d’ailleurs déjà condamnée dans l’esprit de l’incontournable Elon Musk et d’autres. Notons toutefois que, dans cette perspective, l’espace est vu comme un théâtre géopolitique : un jeu de puissance dans un contexte de rivalités croissantes. Un coup de projecteur sur de la dimension politique inhérente au technofuturisme.
Avant d’évoquer les autres volets et d’engager plus avant l’indispensable réflexion sur ce courant de pensée pour tenter de comprendre l’évolution du monde au 2ème quart du 21ème siècle dans les articles à paraître ultérieurement, je livre par anticipation et pour incitation la conclusion du livre indispensable de Jean-Noël Missa : « le véritable enjeu du technofuturisme n’est peut-être pas de savoir s’il nous sauvera ou nous détruira, mais d’admettre qu’il pourrait, par sa propre logique, écrire une histoire qui nous échappe et s’avance vers un futur inconnu ».
(A suivre…)
JGC



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