Selon Jean-Noël Missa, l’auteur de « Technofuturisme : La philosophie de la Silicon Valley » présenté sur ce blog dans le premier article consacré à ce sujet et publié le 3 juillet 2026,le transhumanisme est l’un des aspects majeurs du technofuturisme.
Le transhumanisme est un sujet que j’ai eu l’occasion d’aborder sous l’angle de l’allongement de l’espérance de vie dans l’article « Montaigne et moi. S’engager dans les avenues de la vieillesse 4) Prolonger la vie sans vieillir ? » publié le 22 mai 2026. Jean-Noël Missa le traite pour sa part de manière plus globale et plus approfondie dans le contexte approprié du technofuturisme. Il le présente comme un imaginaire portant l’espérance d’un dépassement des limites actuelles de l’humain, à commencer par celles qui bornent l’espérance de vie. Cet imaginaire nourrit une idéologie concevant l’avenir comme un champ ouvert où la recherche scientifique et les outils techniques qui en sont, et en seront demain, issus, permettront de lever les contraintes biologiques et sociales qui assignent ces limites. On pourrait se dire qu’il n’y a à cet égard rien de nouveau sous le soleil. Sauf que les connaissances et la technologie afférente ont progressé et que l’effort en ce sens est soutenu par tout un courant intellectuel. Un courant intellectuel stimulé par une énorme puissance économique en symbiose en ce creuset du monde futur qu’est la Silicon Valley.
Le transhumanisme de la Silicon Valley est incarné par plusieurs personnalités dont l’auteur nous présente l’apport respectif, depuis les pionniers, Fereidoun M. Esfandiary, Robert Ettinger, Marvin Minsky ou encore Max More et Ray Kurzweil jusqu’au philosophe suédois Nick Bostrom, cofondateur de la World Tranhumanist Association devenue Humanity +, et les géants de la Tech qui les appuient. Jean-Noël Missa distingue dans ce courant d’une part le transhumanisme biomédical, d’autre part le transhumanisme computationnel ou postbiologique. Le premier reste fidèle au corps ; il mise sur les progrès de la médecine en matière, notamment, de thérapies géniques, de nanotechnologies, d’implants cognitifs, d’ingénierie tissulaire… Le second rompt avec le lien organique. L’intelligence est vue comme une structure computationnelle qui peut être copiée hors de la sphère biologique.
Si la dynamique transhumaniste s’alimente aux progrès mentionnés ci-dessus, ce sont ceux, formidables, de l’IA – et surtout les espérances que son développement suscite – qui lui donnent un formidable élan.
On peut avancer que la philosophie de la Silicon Valley repose sur le refus de l’exceptionnalisme humain. La question philosophique cruciale de la conscience demeure entièrement ouverte. Demis Hassibis soutient que l’intelligence, définie comme capacité d’abstraction, de planification et de raisonnement, est transposable sur le plan computationnel, indépendamment de la conscience. Se pose alors une première question de ce que nous entendons par compréhension et intelligence dans un monde où elles pourraient exister sous des formes non biologiques, et une seconde sur l’existence ou non d’une frontière entre subjectivités biologique et artificielle. La possibilité d’une conscience machinique concentre les aspirations les plus ambitieuses du technofuturisme californien. On y retrouve l’idée évoquée ci-dessus d’un transfert de la conscience vers un support numérique : l’uploading ou téléchargement de l’esprit. Les systèmes pourraient-ils un jour accéder à une conscience phénoménale, c’est-à-dire capables d’une expérience intérieure subjective, vécue à la première personne ? Certaines théories neuroscientifiques définissent la conscience en termes assez généraux pour qu’il soit concevable de les implémenter dans des architectures artificielles, mais aucune ne permet d’affirmer qu’un tel système possèderait une expérience subjective. Dans sa version extrême l’uploading requiert qu’il soit possible de reproduire complètement le fonctionnement du cerveau humain sur un support non biologique afin de préserver tous les états mentaux, depuis les souvenirs jusqu’aux traits de la personnalité. Il s’agirait de scanner le cerveau à très haute résolution, de reconstruire numériquement ses structures neuronales, puis de simuler leur fonctionnement sur un ordinateur – quantique ? – suffisamment puissant pour reproduire en temps réel les processus neuronaux. On y reviendra.
Sans risque ? Le technofuturisme se déploie sur une ligne de crête dont l’un des versants est l’espoir du changement, le salut de la post humanité, et l’autre le risque fatal, la potentielle disparition de l’humanité. Le courant optimiste du technofuturisme transhumaniste – désigné en anglais par l’expression Up-wing – débouche sur la fiction d’une immortalité numérique ! Ce courant, axé sur la puissance, l’expansion et la transformation du monde par la technologie, est porté par des personnalités comme Hassabis, LeCun, Altman, Amodei, Zuckerber, Musk, Bezos. Il est dominant et trouve un prolongement politique, en premier lieu aux Etats-Unis, dans des politiques nationales d’accélération technologique. Mais d’autres, comme Hinton ou Bengio, sont plus réservés. Ils appellent à la prudence. Ils promouvent la vigilance face aux risques existentiels, une temporisation et une réflexion éthique en vue d’une gouvernance adaptée.
Le spectre est large et la ligne de crête fluctuante ; elle peut traverser une même personnalité, notamment Nick Bostrom dans « The Vulnerable World Hypothesis » où il combine l’encouragement à l’innovation tout en mettant en garde contre les différentes formes de vulnérabilité comme, entre autres, la prolifération d’armes (technologies biologiques) de destruction massive ou les incitations à frapper préventivement lorsqu’un avantage stratégique décisif est en jeu. Dans un autre ouvrage commenté par Jean-Noël Missa, « Superintelligence, Dangers, Stratégie », Nick Bostrom explore les trajectoires possibles d’une IA générale capable de surpasser l’homme dans presque tous les domaines cognitifs.
Le technofuturisme transhumaniste, dans ses versions les plus ébouriffantes supposer le développement d’une IA générale que Jean-Noël Missa qualifie de l ‘prométhéenne’. Il s’agit là d’un axe majeur de développement du technofuturisme auquel notre auteur consacre un long passage de son livre et qui mérite d’être traité pour lui-même dans un article à suivre…
JGC



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